Neuvième chapitre  (Histoire en cours (Cyriaque le mage)) posté le dimanche 18 avril 2010 22:08

Une autopsie devait se pratiquer de manière rigoureuse. Surtout avec un cadavre dans cet état, encore relativement frais et en bonne condition. C’est pour cette raison qu’il avait préféré dormir avant ; il avait besoin de toutes ses facultés intellectuelles pour ne commettre aucune erreur. Cyriaque savait que les découvertes seraient peu communes, et était préparé à tout, ou presque. Ayant acquis ses connaissances des plus grands savants de la capitale, la seule chose dont il était certain était qu’il obtiendrait de bien meilleurs résultats que n’importe quel médecin de la Congrégation. C’était pour cette raison, et pour elle seule, qu’il avait décidé de ramener le corps chez lui.
Tout son matériel était disposé aux endroits stratégiques, et dans l’ordre dans lequel ils devaient être utilisés. Une petite lame très aiguisée pour ouvrir du bas de la gorge jusqu’au pubis, une autre pour enlever le cuir chevelu, et enfin une scie pour ouvrir la boite crânienne. Le mage n’était pas friand de cet exercice, il ne le pratiquait qu’avec une once de dégout, mais il l’oubliait le temps de l’examen.
Avant de commencer, il procédait à un examen général, sommaire, du corps. En général, une des parties les plus délicates, même s’ils avaient, cette fois, déplacé le cadavre sans ménagement, était de déshabiller l’homme sans faire disparaitre d’éventuels indices. Cette fois-ci, la tâche la plus ardue était d’enlever un à un les vêtements sans crier de surprise.
Lorsqu’il enleva la botte de l’homme dont il ne connaissait que le rang, Cyriaque écarquilla les yeux d’une réelle surprise. Au lieu d’être pourvue de cinq phalanges, la jambe se terminait avec un ersatz de doigt, unique et énorme, prenant toute la largeur du pied. Les ongles étaient tombés, à l’exception d’un seul, mais on pouvait encore observer la soudure effectuée entre les orteils. Le magicien remarqua également qu’un muscle, comme il l’avait remarqué pour le sauromorphe des égouts, avait été développé à l’endroit de la cheville, sous le tarse.
Le reste du corps n’avait rien d’anormal, du moins de manière visible, hormis une musculature exceptionnellement développée. Des bras de cette taille étaient semblables à ceux qu’on montrait comme des monstres dans les foires, ce qui laissa penser à Cyriaque que l’apprenti sorcier qu’il poursuivait avançait rapidement. Le capitaine de la Congrégation devait, sans aucun doute, être un homme puissant avant sa disparition, mais pas à ce point.
La poitrine avait été percée de part en part par ce qui ne pouvait être qu’une épée fine, peut-être un fleuret. Le poignard était exclu, puisque la lame, plus longue avait troué, en son plein centre, l’ouroboros des Sept brodé sur le dos du vêtement. L’homme avait sans doute dû avoir les mains et les pieds liés pour être frappé de manière aussi précise.
Cyriaque, sans aucune forme de cérémonie, enfonça la lame aiguisée à l’extrême sous la trachée du haut gradé. La peau, décontractée comme tout le reste du corps, n’opposait aucune résistance, même lorsque le couteau se mit à ripper sur la première côte. Tout le processus nécessitait une attention constante, y compris en passant sur les muscles abdominaux, pour éviter de les abimer par inadvertance.
Ce que le magicien vit le rassura. Aucun des organes internes, du foie aux poumons en passant par les reins, n’avaient été touchés, ce qui signifiait que celui qu’il pourchassait n’avait pas encore compris pourquoi ses créations étaient vouées à l’échec. Augmenter le volume des muscles permettait de donner une grande force ou une meilleure agilité, mais si le corps ne disposait pas des ressources nécessaires, en sang et en oxygène, il ne pouvait pas utiliser complètement ses capacités. Pire encore, la mauvaise répartition du sang dans le corps due aux changements affaiblissait considérablement l’individu. Et tant que son adversaire caché n’aurait pas compris comment résoudre le problème, il y aurait un bon moment de répit. Sans doute Cyriaque pourrait-il le localiser et l’arrêter avant que les dégâts ne soient trop importants.
Avant de procéder à ce qu’il avait coutume d’appeler « la charcuterie », la découpe du crâne, en opposition à la grande boucherie qui venait d’avoir lieu, le magicien procéda à la lecture de la mémoire du mort. Il était impératif pour lui de l’effectuer avant l’analyse du cerveau pour éviter toute détérioration.
Il vit le plafond de La Potence, des passants dans la rue qui ne remarquaient rien, un soupirail qui sortait des égouts, puis ses murs recouverts de déchets, un homme au visage caché par l’obscurité qui laissait libre cours à sa déception, et le noir complet.
Malgré toutes ses précautions, il y avait une chose que Cyriaque n’avait pas prévue. Un coup de Claire sur le heurtoir de la porte d’entrée. Le mage ne réfléchit pas, recouvrit le mort d’un drap et y rangea également l’ensemble des outils qu’il avait utilisés. Il sortit de la pièce et ouvrit la porte dans le hall d’entrée. L’avantage de cette maison était que personne ne pouvait dépasser le stade du hall d’entrée s’il n’y était pas invité. Peu importait la porte ouverte, l’indésirable se retrouvait invariablement face à la sortie, comme une victoire de la magie sur la logique qui suggérait une demeure assez banale d’extérieur. Néanmoins, deux protections valaient mieux qu’une, c’est pourquoi il avait décidé de recouvrir le cadavre du capitaine.
- Je t’ai amené du thé au gingembre, pour me faire pardonner. Pour les allusions sur ton âge… et avoir laissé entrer les soldats. Ca va mieux la tête ? »
Cyriaque prit un air faussement indigné avant de répondre.
- Très bien oui, il en faut plus pour m’avoir. Mais tu crois sincèrement que c’est avec un peu de thé que je vais oublier ce qui s’est passé ?
- Bien sûr que non. Mais pour me faire pardonner, j’ai décidé de te prévenir de quelque chose qui devrait t’intéresser. Il y a un chasseur sur la place Rauros qui a capturé une wyverne. Et pas une jeune, une vraie adulte. Quand j’ai entendu ça, je me suis souvenu de l’intérêt que tu portes à ces bestioles. Je les trouve tout simplement horribles, mais si ça peut te faire plaisir… Tu m’accompagnerais pour aller la voir ? »
Le mage réfléchit un instant. L’autopsie n’était pas terminée, mais le corps était à l’abri de toute détérioration là où il était. Bien sûr, le plus intelligent et le plus sûr aurait été de la terminer séance tenante, mais le corsage plus qu’ouvert de la rihile finit de le décider.
- C’est d’accord. Et puis si ça peut t’apprendre à les connaître un peu… Patiente un moment, que j’aille déposer le thé dans la cuisine. »
Il s’empressa de le jeter dans un pot, puis dans la salle où était caché le cadavre et décida de le geler entièrement, afin d’empêcher tout ce qui pouvait activer la décomposition, y compris les bactéries. Le sort qu’il avait jeté tiendrait pendant plus de six heures, ce qui lui laisserait largement assez de temps.
Mais avant de rejoindre la rihile, il fit un détour par la chambre, enfila une chemise bleu marine à la place de sa tunique de travail et s’aspergea d’un parfum à l’odeur discrète de miel. Il avait beau être l’être le plus âgé de la ville, parfois il se sentait l’esprit de l’adolescent qu’il avait été. Un œil dans le miroir l’assura de sa coiffure, et, ainsi vêtu, personne n’aurait pu lui résister. Personne sauf Claire.
- Prêt en si peu de temps ? Je comprends pourquoi tant d’humaines envient les magiciennes, si elles ont les mêmes techniques que toi, elles doivent être les plus belles femmes de la ville sans le moindre effort.
- J’imagine qu’elles doivent être rebutées par la dureté quasiment légendaire de l’enseignement. Tu sais, il faut sept fois plus de temps que n’importe quel apprentissage normal. Et certains, mal préparés ou inconscients, en meurent même parfois. Mais allons-y, avant que la wyverne ne s’envole. »
Il ferma la grande porte de chêne, regarda la grande maison de pierre grise avec une légère inquiétude, puis ils se mirent à marcher. Le jardin du magicien était réputé dans toute la ville pour être le plus beau de la ville, malgré sa petite taille. Les lys côtoyaient les azalées taillés au millimètre, tandis que de rares orchidées apportaient des formes inhabituelles afin de diversifier à la fois les tons et l’aspect. L’ensemble laissait une impression différente pour chaque spectateur, certains y voyaient des dessins, d’autres étaient simplement attirés comme des abeilles par le mélange de couleurs et de formes, mais il faisait l’unanimité. Et contrairement à d’autres, il n’avait jamais été saccagé, puisque personne, même le plus fou des désespérés, n’aurait osé s’en prendre directement à l’homme le plus puissant d’Amer. C’est pourquoi, sans inquiétude, il décida de laisser le portail ouvert sur son passage.
Ils marchèrent tous deux, sans vraiment communiquer, comme le vieux couple qu’ils n’étaient que dans les rêves du mage, vers la place Rauros en marchant dans les grandes rues baignées de soleil. L’été était doux, un peu trop frais pour la plupart, même si cela avait peu d’importance pour Cyriaque, adaptant chaque fois le temps à ses humeurs, mais il aimait voir la lumière du soleil darder cette ville qu’il connaissait si bien. Les passants défilaient, la garde de la Congrégation se moquait. Au cours de leur marche, ils entendaient les enfants toujours enthousiasmés par la créature qu’ils étaient allés découvrir.
Les wyvernes étaient des créatures rares. Les seuls animaux qui pouvaient donner une vague idée de ce qu’étaient les dragons, ces grands lézards cracheurs de feu qui n’existaient que dans les vieux mythes racontés au coin de l’âtre. Le mage en avait vu plus d’une dans sa vie, mais chacune était différente, tant physiquement que mentalement, ce qui en faisaient des êtres particulièrement intéressantes à observer.
La place Rauros sur laquelle ils venaient d’arriver était noire de monde. Comme à l’habitude. Les étals des marchands ambulants, qui ne resteraient pas plus de deux semaines, encombraient l’extérieur de la place, alors que le centre était ce jour là occupé par une grande cage en acier. De la cage, la wyverne se faisait entendre, alors que la foule attroupée autour écoutait attentivement le récit du chasseur, un rihil de taille plutôt moyenne, qui l’avait capturée. Ce dernier, avec de nombreux détails, de grands gestes et une voix alternant les murmures mystérieux et les cris de surprise, expliquait comment il avait défié la wyverne, menaçant une noble jouvencelle, par un regard froid, avant de l’attraper sans autre arme que sa force et son agilité. Les badauds buvaient ses paroles, ne se rendant pas compte de l’énormité du propos.
La bête qui était enfermée mesurait plus de cinq mètres de long, avait une queue dont la pointe était plus acérée qu’un rasoir, et quatre rangées de dents qui auraient fait pâlir de jalousie le chef d’une meute de loups. Qui plus est, ces lézards géants n’avaient attaqué que très rarement des humains ou des elfes, préférant de loin les ozerannes pour leur goût et la facilité à attraper ces gros oiseaux.
En passant devant une taverne enfumée, exclusivement réservée aux hobbits au vu de la hauteur du plafond, Cyriaque aperçut Sulyan qui lui fit un signe de la main, sitôt rendu par un sourire sincère, avant que l’un poursuive la bière qu’il était en train de déguster et l’autre le chemin vers la cage.
 Ironiquement, une amulette en noisetier avait été placée sur le verrou afin de protéger l’acier des attaques magiques. Celui l’avait mise devait être un ignorant complet, puisque le noisetier n’avait aucune capacité particulière, pas plus que les wyvernes dont les compétences magiques avaient toujours été nulles. En revanche, les cinq gardes et le lieutenant de la Congrégation qui les accompagnaient étaient nettement plus menaçant. Néanmoins, en reconnaissant Claire, ils les laissèrent approcher là où aucun spectateur n’aurait pu aller.
En arrivant devant elle, la jeune femme, qui n’avait encore jamais vu pareille créature, fut frappée par la taille de sa tête, de la taille d’une demi-roue de charette. Le magicien put remarquer à son expression qu’elle était passée du dégout à la fascination, un chemin, déjà entamé en ayant vu le reflet presque brillant du soleil sur les écailles d’un vert émeraude, et qui s’acheva à la vue des membranes de peau  qui servaient d’ailes à l’animal. Grâce à ces dernières, les wyvernes pouvaient voler sur de longues distances, mais restaient beaucoup plus lentes que la plupart des oiseaux.
La créature tournait en rond, se mettait à grogner, à crier, émettant des sons qui évoquaient le brame du cerf croisé avec les cris des serpents du sud de la région Oriod. Quelque chose n’allait pas, Cyriaque le sentit, et se mit à écouter attentivement les glapissements de l’animal.
- Faim. Faim. Tellement faim. » émit la wyverne dans son langage sifflant et rocailleux.
- Je sais. Mais fais attention à ce que tu prépares. Si tu arrivais à sortir, tu seras étripée sans avoir une seule chance de t’en sortir. » Son parler n’était pas parfait, puisque ce langage privilégiait les phrases aux structures simples, mais il était tout à fait compréhensible, ce qui étonna la bête écailleuse. Ceux qui savaient parler sa langue, même parmi les magiciens, elle les avait comptés sur sa première rangée de dents.
- Enfin ! » répondit l’animal, « Tu comprends. Pas mangé depuis des mois. Faim. La cage casse pas.
- Je sais, j’ai vu. C’est un acier très résistant, qu’on ne trouve pas à Sareth… Reste tranquille pour le moment, je vais aller voir ce que je peux faire. »
Cyriaque s’adressa directement à celui qui avait capturé l’animal. Par ailleurs, malgré le récit qu’il avait fait quelques instants plus tôt sur l’héroïque capture, le mage le soupçonnait fort de l’avoir simplement endormie avec un appât avant de l’encager. Un simple coup de chance. Mais la réponse qu’il reçut fut sans appel, et il fut tourné en dérision devant la foule ; personne ne comprenait pourquoi il aurait fallu nourrir un animal qui, selon eux, n’aurait pas hésité à les dévorer à la première occasion.
Le magicien sut que la cause était perdue et eut une idée. Risquée pour l’animal, mais c’était la famine qui l’attendait s’il n’agissait pas. Il demanda son aide à Claire, qui accepta presque sans hésiter en comprenant la situation. L’animal avait beau avoir l’air dangereux, elle croyait le mage lorsqu’il lui disait que le reptile géant l’était moins que la moitié des gens qui peuplaient Amer.
Cyriaque fit un signe de la tête à l’adresse de la wyverne, et celle-ci se mit à secouer ses ailes fermées depuis des mois, puis ouvrit sa gueule de manière horrible pour émettre un rugissement qui fit reculer d’un bon pas l’ensemble des spectateurs. Sous leurs yeux horrifiés, elle se jeta en avant, une première fois, puis une deuxième, et encore une troisième, provoquant à chaque fois un mouvement de recul de la masse. Pendant ce temps, Claire tournait sa main dans le vide, dévissant les boulons qui serraient la large porte. Le magicien avait pensé que si c’était lui qui avait effectué ces gestes, quelqu’un l’aurait vu faire, et il aurait été accusé d’avoir ouvert la porte. Alors que personne ne soupçonnerait jamais la jeune rihile.
La cage, construite dans l’acier le plus résistant de tout Sareth, n’aurait normalement dû montrer aucune faiblesse, même face à la violence du choc. C’est pourquoi tout le monde fut surpris lorsque la porte sortit de ses gonds.
- Que tout le monde dégage, cette saloperie va sortir ! Avec moi les gars ! » cria le lieutenant de la Congrégation.
Les ordres étaient simples, mais si la foule se dispersait effectivement dans un brouhaha incommensurable, les trois quarts des gardes qui accompagnaient le lieutenant de la Congrégation avaient agit de la même manière. Devant la cage ouverte, dans laquelle le gros lézard continuait de siffler en avançant lentement, ils n’étaient plus que six, en comptant le chasseur, Claire et le magicien.
Rapidement, ce dernier leva la main en direction de la bête en criant des paroles de la manière la plus théâtrale possible, et des éclairs de différentes couleurs semblèrent sortir de ses mains. Ce n’était qu’une illusion qu’il avait apprise assez jeune, lui servant juste à impressionner les adolescentes qu’il croisait dans ses pérégrinations, mais la wyverne, comprenant ce qui se passait, s’écroula de tout son poids comme si elle avait été assommée.
Le lieutenant leva sa longue lance et s’apprêta à lui transpercer la tête, mais le magicien s’interposa.
- Cette créature est consciente et intelligente, si vous lui faites le moindre mal, c’est à moi que vous aurez affaire, et, croyez-moi, je vous enverrai dans un lieu que vous ne pouvez même pas imaginer. » murmura-t-il d’un ton qu’il voulait clairement menaçant.
Alors ce fut lui que la foule applaudit et acclama, restant tout de même à bonne distance, et ignorante de ce qui s’était réellement déroulé. Le mage se dit qu’il n’avait pas fait une mauvaise affaire dans l’histoire ; il avait sauvé la wyverne et le peuple l’acclamait à la place de la Congrégation. Comme avant. Il savait que ça ne durerait pas éternellement, mais s’il pouvait ralentir les choses…
- Maintenant, » fit Cyriaque à l’adresse du lieutenant qui était pâle comme un linge « je vais aller chercher à cet animal de quoi se nourrir. Pour le moment où il se réveillera. Et si vous faites le moindre geste pour tenter de m’en empêcher, c’est vous qui vous retrouverez avec elle, dans sa cage de fer et sans arme. A vous de choisir. »
Pour toute réponse, le garde de la Congrégation laissa tomber sa hallebarde, dépité.

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Huitième chapitre  (Histoire en cours (Cyriaque le mage)) posté le dimanche 18 avril 2010 22:07

L’air frais lui rendit la tête claire. C’était pour lui une chance de n’être resté plus longtemps, car l’abondance de parfums mélangés aux gaz gastriques causés par certains plats trop épicés l’aurait assommé. Pourtant, il se devait de garder tout son esprit, à la fois pour son rendez-vous nocturne et pour éviter de se fracasser le crâne sur les pavés lissés par le temps. Les ruelles qu’il traversait d’un pas rapide étaient sombres et parsemées ça et là de lierre, sur les murs et le sol, parfois même descendant des balcons.  Comme d’habitude, les rues se remplissaient au fur et à mesure qu’il avançait vers les fonds d’Amer, là où la vie foisonnait à toute heure, mais où elle ne tenait qu’à un fil, une parole mal placée.
Cyriaque rejoignit la taverne où l’attendait, sur le pas de la porte d’entrée, le nain Zernia, dit Hache-Crâne, les doigts posés sur le manche de sa hache accrochée à la ceinture. À l’intérieur, on n’entendait nul chant, ce qui était fréquent, mais il n’y avait pas non plus le brouhaha habituel et rassurant. Au dehors, quelques badauds discutaient une choppe à la main. Mais bien que certains eussent l'air passablement éméchés, aucun ne semblait émettre d'animosité, et la rue entière semblait aspirer au calme.
Après un bref salut, le magicien et son compagnon entrèrent dans la taverne, vidée à l'exception du tenancier. Sur le sol gisait un homme en armure, blond, une grimace effroyable lui brisant le visage. Sans le moindre doute, il était mort. Et pour le savoir, le mage n'avait eu besoin ni du trou dans la poitrine, ni du crâne complètement enfoncé. La pâleur cadavérique lui avait suffit.
Le torse était maculé de sang, pas encore tout à fait coagulé, mais on pouvait encore distinguer
- Par les dieux, qu’est-ce qui s’est passé ici ? Qu'est-ce qui lui est arrivé? »
Le barman, un grand elfe dont la panse avait tendance à s'élargir  à cause de la bière qu’il consommait autant qu’il la servait, se fit un devoir de lui répondre. Sa voix trahissait l’émotion ; il avait beau avoir vu son lot de cadavres, jamais il n’en avait vu un aussi salement arrangé.
- C’est qu’on sait pas trop. La taverne était remplie, comme d’habitude, et il y avait plutôt une bonne ambiance, et puis il est entré. En rampant. Personne sait comment il est arrivé, ni d’où il vient, il est juste venu et il s’est étalé là, sur mon sol, avant de rendre l’âme.
- Il faut l'emmener loin d'ici, et le plus vite possible. L'abandonner loin, dans un autre quartier. » dit Zernia, avec un mélange d’inquiétude et de précipitation dans la voix.
- Impossible, j'ai besoin d'un peu de temps, je dois savoir ce qui lui est arrivé avant que ces balourds de soldats ne l'emmènent pour gâcher leur enquête. Leur légiste n'est rien de plus qu'un boucher doublé d'un dépeceur, ils vont détruire toutes les preuves, tous les indices, sans même le vouloir.
- Mais tu travailles pour eux non ? » s’étonna le nain « Tu as toujours eu la confiance des gardes ducaux, comme celle de Kerstan, alors explique moi pourquoi ils te créeraient des problèmes ?  »
- Eh bien… Parce que je ne pense pas que ce sont les gardes réguliers qui viendront, mais ceux des Sept. Ils vont vouloir avoir un droit de regard sur ce que je fais, salir mon travail.
- Cyriaque, tu as beau avoir trois fois mon âge, et les dieux savent que j'ai vu passer plus d'une génération de putes, mais tu es un imbécile. Que crois-tu qu'il va se passer maintenant? Tu me dis que ce sont les enfoirés de cette Congrégation de mes deux qui vont arriver d'une minute à l'autre. Ce sont des salopards, des racistes qui n’attendent qu’un prétexte pour foutre le feu à tout ce qui n’est pas comme eux. Tu sais ce qu'ils vont penser en voyant ça? Un des leurs assassiné dans un quartier fréquenté majoritairement par les anciens elfes? Ils vont devenir complètement tarés !
- Ca pourrait générer une psychose, oui, et provoquer des massacres comme on en vus lors du cambriolage de la Banque Meryll. Tu n'as pas tort, mais je ne suis pas certain qu'ils réagiraient de manière aussi violente. Mais dans le doute…
- Ce n'est pas que j'apprécie énormément les feuillus, je n'ai simplement jamais pu blairer les bains de sang. Je n’ai rien contre fracasser des crânes de temps en temps, mais dans une bataille rangée, entre bons soldats. Pas des civils et des innocents.
Le mage réfléchit. Il devait agir rapidement, sachant pertinemment que quelqu’un finirait forcément par appeler la garde.
- Toi, le tavernier, va me chercher un grand sac de toile, de quoi le mettre dedans. Prends aussi une serpillère, de l’eau bouillante et du savon. Le plus corrosif que tu as. Tu dois avoir l’habitude de nettoyer du sang, ce n’est pas comme si c’était la première fois. » L’elfe partit en courant dans les cuisines, et Cyriaque dit, à l’attention du nain, qu’ils allaient devoir l’emmener chez lui. Là où personne ne songerait à trouver un cadavre, où, surtout, personne n’oserait entrer sans sa permission.
- Et comment est-ce que tu comptes amener cet imbécile dans ta… » Le nain eut un moment d’hésitation « maison sans que personne, aucun passant, ne le remarque ? Il pisse toujours le sang.
- J’ai une idée. Tu ne l’aimeras pas, mais c’est une bonne idée. Dans un sac de toile, plié sur lui-même, personne ne saura ce que tu portes…
- Merde ! Je vais devoir me farcir cet enfoiré sur le dos tout le trajet ? T’aurais pas un sort pour nous rendre invisible plutôt ? Que tu fasses ta part du boulot ?
- Eh bien… Je pourrais faire en sorte que personne ne fasse attention à nous, mais mon sort n’agit que sur les vivants, uniquement pour toi et moi, donc ils feraient forcément attention le sac. Néanmoins, si ça peut te rassurer, il ne pèsera rien pour toi. Autant qu’un sac de plumes.
- Bon, j’aime mieux ça, mais ça m’écœure de devoir jouer les valets. »
Le tavernier revint, armé de tout son matériel, aida à placer le corps dans un grand sac sentant la pomme de terre, qu’il ferma avec une grosse corde. Le magicien le rendit entièrement étanche, empêchant la moindre gouttelette de sang de percer. Il laissa là le tenancier qui, déjà, s’affairait à effacer toute trace rouge du plancher, et sortit avec le nain qu’il se mit à houspiller pour sa lenteur. Certains passants alentour riaient franchement sur leur passage, d’autres plaignaient le pauvre nain martyrisé par un maître tyrannique, mais aucun, grâce au savoir-faire de Cyriaque, ne reconnut ni le mage, ni Hache-Crâne. Si ça avait été le cas, jamais ils ne se seraient permis de se moquer d’eux de cette manière sans craindre de sérieuses représailles.
Le stratagème du magicien fonctionnait à merveille ; ils avançaient sans crainte dans la ville, et se rapprochaient lentement de sa demeure. Mais en voyant arriver au loin des gardes de la Congrégation, les deux se regardèrent et décidèrent, sans même se concerter autrement que du regard, de faire un détour par les rues moins fréquentées. Malgré tout ce qu’on disait sur eux,
Ils se trouvaient au milieu d’une ruelle complètement déserte, lorsque, au bout de celle-ci, apparut un elfe de haute stature, une courte dague accrochée à la ceinture.
- Ben alors mes petits oiseaux, qu’est-ce que vous transportez là ? Ca a l’air lourd, vous ne voulez pas un petit coup de main ? Si vous voulez je peux prendre votre sac, et même tout le contenu de vos bourses. Vous n’allez pas refuser mon aide si ? Ca serait impoli, et j’aime bien ça, moi, la politesse. » dit-il en tapotant le pommeau du poignard. A ce geste, deux hommes se joignirent à l’elfe, occupant toute la largeur de la ruelle, alors que, de l’autre côté, deux rihiles et un nain leur coupait toute retraite. A six contre deux, la bataille aurait été inégale contre d’autres adversaires.
Le combat, si c’en était vraiment un, ne dura pas longtemps. Ce fut une partie de plaisir pour le combattants émérites qu’étaient Cyriaque et Zernia. Ce dernier posa lentement le sac par terre pendant que, de part et d’autre, s’avançaient les bandits.
- C’est bien ça, mon petit oiseau, tu es raisonnable, tu vas même pouvoir rejoindre ton nid ce soir. » dit le coupe-jarret en s’arrêtant à environ cinq mètres d’eux.
Ce n’est que lorsqu’une rihile approcha seule du sac que Hache-Crâne, avec la rapidité d’une manticore, dégaina sa hache et frappa la femme d’un coup de manche à la tempe, ne lui laissant pas d’autre choix que de s’écrouler au sol.
- Ca mon perdreau, c’est une grosse erreur » grogna l’elfe en dégainant sa dague, prenant son air le plus malfaisant, mais ne réussissant qu’à décrocher un sourire à ceux qu’il escomptait effrayer.
Le mage leva la main vers le nain et la rihile restant à l’arrière, prononça quelques murmures, et les deux furent projetés instantanément. L’une contre un mur, assommée sous la violence du coup, l’autre dans une fenêtre, la brisant au passage. Pendant ce temps, le nain esquiva agilement la dague du chef de la bande, para un coup d’estoc d’un des deux hommes et brisa du plat de sa lame le poignet du second. De son côté, Cyriaque, d’humeur jouasse, gela l’air aux pieds de l’elfe, et, profitant de l’effet de surprise, lui vola sa dague avant de lui enfoncer dans l’épaule. Le dernier, voyant que plus aucun de ses compagnons n’était plus en état de se battre, montra toute la grandeur de son courage et s’enfuit en courant.
Hache-Crâne reprit le macchabé sur ses épaules et ils se remirent en route, sous les injures de l’elfe qui ne pouvait plus bouger. Ils continuèrent d’éviter les gardes, passant par les endroits les moins fréquentés, mais tendant l’oreille pour éviter un autre guet-apens. Ils avaient assez perdu de temps.
Lorsqu’ils arrivèrent à leur destination, le nain prit congé de son compagnon et lui souhaita bonne chance pour son autopsie. Avant de partir, il n’omit pas de conseiller au mage de laisser le corps, une fois qu’il en aurait fini, loin des bas quartiers.
Cyriaque se rendit compte qu’il était exténué et s’écroula de tout son long sur le lit en chêne, après avoir posé le cadavre sur sa table d’opération, dans la pièce jouxtant sa chambre à coucher. Malgré la fatigue, il avait été heureux de constater qu’il n’avait finalement rien perdu de sa maitrise, tant qu’il ne se retrouvait pas contre des créatures qui avaient été modifiées par la magie.

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Septième chapitre  (Histoire en cours (Cyriaque le mage)) posté le dimanche 18 avril 2010 22:06

Le château ducal avait été construit par les hommes, après le massacre perpétré par les nains des montagnes d’Harkam. Il avait été maintes fois rénové depuis, certaines parties n’ayant plus la moindre similitude avec ce qui avait été à l’origine. Son château était à l’image de la ville d’Amer ; on pouvait y voir les traces des différentes époques rien qu’en observant les différentes strates des bâtiments. Comme ceux de tous les autres duchés, il contenait une suite royale, qui n’était que rarement occupée, le monarque n’aimant pas se déplacer, hormis lors des grandes occasions, les mariages ou les cérémonies funéraires. Néanmoins, il était important pour lui d’avoir sa place prête partout dans le pays qu’il dirigeait. Cela permettait de rappeler qui gouvernait, prévenant ainsi les arrivistes de tout poil qu’il ne laisserait personne prendre sa place, même en son absence. Il était loin de diriger d’une main de fer mais préférait prévenir à guérir.
La salle de réception, quant à elle, avait pris d’énormes proportions au fil du temps, s’agrandissant à chaque reconstruction. On pouvait y placer trois centaines de tables, accueillant une douzaine de convives chacune, et sur laquelle on plaçait les deux chandeliers à cinq bras pour l’éclairer complètement. En plus de ceux-ci, les hauts lustres soutenaient chacun une cinquantaine de bougies. Et, généralement, le duc ne manquait jamais de demander à son mage, lors des fêtes les plus importantes, d’apporter un peu de lumière magique. Cyriaque se contentait la plupart du temps d’amplifier le rayonnement lumineux des flammes, et c’est ce qu’il fit cette fois là, mais, pour les événements exceptionnels, c’est toute la salle qui se trouvait enrobée d’une lumière bleutée.
- Ah, Cyriaque, la lumière sans qui tout ce duché tomberait en ruines. Comment allez-vous aujourd’hui ? » dit un homme légèrement bedonnant, chauve et portant une tunique colorée. À sa suite, une myriade de domestiques entra, les bras chargés de balais et de seaux d’eau et ayant tous l’air pressé.
- Eh bien, ma foi, fort bien. J’ai terminé, en espérant que l’endroit soit assez lumineux pour toi, mon cher Janev. », dit le questionné en se retournant.
- C’est parf… » commença le chambellan avant de détourner son regard « Hep, vous deux, commencez par dégager le centre. On y mettra les tables du buffet, et les autres autour. Et n’oubliez pas, le duc se trouve toujours à la table sud, sur l’estrade. Je veux qu’elle soit parfaite, pas un seul plis. » Puis, en se retournant vers le mage, il reprit, « C’est parfait. Mais croyez-vous que vous pourriez augmenter encore un peu juste au dessus de la table de Kerstan ? J’aimerais que les invités n’oublient pas un seul instant qui ils sont venus… Ah, merci. Beaucoup mieux. » Alors qu’il parlait, Cyriaque avait intensifié les bougies placées sur la table à l’extrémité sud.
Autour d’eux, les serviteurs s’activaient, ayant enfin l’éclairage nécessaire pour travailler. Malgré la taille impressionnante de l’édifice, il était étonnant de voir à quelle vitesse il changeait. L’équipe qui s’en occupait était si bien organisée qu’à ce rythme, les préparatifs seraient terminés en une demi-heure.
Le haut intendant soupira.
- C’est quand même malheureux. Une si grande salle, et je ne peux pas l’exploiter. Si ça ne tenait qu’à moi, il y aurait de grands draps entre les tables pour fournir un peu d’intimité, des fleurs pour les décorer, vous savez, des iris, des tulipes jaunes, des lys… Discret mais efficace. Non non non, les serviettes violettes sont uniquement pour le duc, les autres ont les vertes. » finit-il l’adresse d’un valet qui n’était visiblement pas au courant des us et des demandes de Kerstan. « Mais bon. Le duc en a voulu ainsi, je ne vais pas discuter. »
La discussion dura un moment sur des sujets banals, comme la santé du duc ou les serviteurs qui étaient de moins en moins compétents et, lorsque la salle fut entièrement apprêtée et décorée, les premiers invités commencèrent à entrer. Chaque fois que l’un d’eux venait grossir la masse, on entendait son nom crié, accompagné de son titre. C’est ainsi que Cyriaque décida de quitter la compagnie de l’intendant pour celle du comte Eriak-al-Esace de Vasenie, qui venait de faire une entrée remarquée, comme à son habitude. Le haut de son costume était parsemé de plumes, très longues sur les épaules, et contrastait avec le bas, uniquement constitué d’un pantalon de velours légèrement bouffant. En le voyant ainsi accoutré, le mage ne put s’empêcher de faire la comparaison avec un paon qui utilise sa parure pour attirer les femelles, sauf que cet oiseau-là préférait plutôt la compagnie des mâles.
À en juger par l’apparat, nul n’aurait pu dire qu’il n’était que garant d’une petite bourgade, sans importance si elle n’abritait pas la plus réputée des communautés de tisserands. Toutes les modes, ou presque, y étaient créées et le comte en était le principal bénéficiaire. Bien sûr, nombreux étaient ceux qui le trouvaient tout simplement ridicule, et le magicien en faisait partie, mais personne ne pouvait nier que son comté était l’un des mieux dirigés et des plus prospères. C’est, avec un léger accent zozotant, dernier cliché pour compléter un tableau déjà bien garni, par coquetterie disaient certains, que le comte de Vasenie engagea la conversation avec le mage.
- Oh mais regardez-moi ça ! Mon magicien préféré ! Et vêtu comme un pauvre paysan ! Ôte donc ces haillons, choisis une vraie parure, un si bel homme ne devrait être enrobé que des meilleurs tissus.
Toutes ses paroles avaient, évidemment, été accompagnées de nombreux gestes de la main, et d’une mimique de dégout du plus bel effet lorsqu’il avait touché du bout des ongles la tunique de Cyriaque. Cette dernière, bien qu’âgée, était encore tout à fait convenable pour des occasions de ce genre. Du moins, c’est ce que pensait le mage.
- Mon cher Eriak, » commença-t-il avec un sourire franc, « c’est bon de te revoir ! Ça fait deux ans qu’on ne t’a pas vu dans les parages, que s’est-il passé ? Une vilaine maladie ou bien un paysan t’a surpris avec un de ses fils à jouer dans les foins ? »
L’homme en tenue extravagante se rembrunit, délaissant légèrement son personnage sur joué, mais ne put néanmoins détacher que difficilement son regard du séant d’un jeune noble qui venait d’entrer à son tour.
- Rien de tout ça, d’ailleurs évite de parler de mes préférences ici, tout le monde n’est pas aussi tolérant que toi. Pour le reste, j’ai été plutôt occupé ces derniers temps. Les récoltes de lin étaient catastrophiques, et les arrivages de peaux se sont faits rares pendant des mois. Et tu sais à quel point je tiens à ce que mes courageux artisans aient tout ce dont ils ont besoin.
- Catastrophiques dis-tu ? C’est plutôt étonnant non ? Grace aux dieux, le temps n’a jamais été aussi clément, tu aurais dû remplir des réserves au lieu de peiner à remplir tes besoins, que s’est-il passé ?
- En effet, les pluies ont rarement été aussi bonnes pour nous, mais il y a eu des phénomènes troublants… » Le ton du comte était hésitant, comme s’il hésitait à parler de ce qu’il savait, même à son interlocuteur, réputé pour sa sagesse. « On a dénombré plusieurs disparitions, des dizaines en fait, parmi mes paysans. Disparus sans laisser la moindre trace, on ne sait toujours pas s’ils sont partis ou s’ils se sont fait dévorer par une bestiole. Ça arrive de temps en temps, mais là… C’était trop, les moissonneurs sont devenus méfiants, ils ne sont allé récolter que dans la moitié des champs disponibles. Et je ne peux pas les blâmer, d’autant que nous avons essuyé plusieurs attaques de brigands, rihils et elfes pour la plupart. Ils ont leurs raisons, la faim surtout, et je peux comprendre ça, mais…
- Mais ? »
Eriak rougit légèrement en baissant la tête comme un enfant ayant commis une bêtise, avant de continuer quelques secondes plus tard.
- Mais tous ces événements mis ensemble, nous avons décidé, et j’en ai pris toute la responsabilité, d’acheter nos matières premières aux nains de Rasen. »
Cyriaque faillit s’étrangler avec sa propre salive. Il était rarement surpris de ce qu’on lui disait, sa réputation d’érudit et de sage étant loin d’être usurpée, mais il ne s’était pas du tout attendu à ce qui venait de lui être dit.
- Par la peste ! Al-Esace, je te savais fou à lier, mais là tu franchis toutes les limites. Tu fais commerce avec les Rosenas et tu oses entrer avec plus de plumes qu’une ozeranne. Et les dieux savent que ces foutues bestioles en ont. Tu devrais craindre la réaction de Kerstan, et celle du roi encore plus.
- Le duc ? » s’étonna sincèrement le comte, « Mais il n’a jamais répondu à mes appels. J’ai envoyé une dizaine de messagers, et jamais je n’ai eu de réponse en retour, c’est pour ça que je suis venu aujourd’hui. Son anniversaire, même si je les adore, m’importe peu. J’ai fait ce que j’avais à faire, cette situation était devenue intenable. »
- Et je te rejoins, garant de Vasenie, tu n’aurais pas pu faire mieux ».
Cyriaque tourna la tête pour voir celui qui venait de parler, et vit un homme d’une trentaine d’années, visiblement un noble à en juger de l’insigne brodée sur le pourpoint.
- Je vous remercie sincèrement de votre soutien » dit Eriak toujours avec son ton guindé « bien que je ne vous connaisse pas. Mais si je vous ai oublié, je vous demande bien humblement de m’excuser. »
Le mage, lui, créa autour des deux nobles une sphère qui rendait impossible la compréhension de la conversation pour quiconque n’y était pas convié, tout en se maudissant de ne s’être protégé plus tôt. Le sujet était suffisamment grave pour s’assurer de sa non-diffusion. Et il se rappela avec nostalgie la première fois qu’il l’avait utilisé, à l’époque où, tout jeune encore, il batifolait  avec une jeune fille de marchande dont le père était radicalement contre la magie. Il devait user de toutes les discrétions possibles lorsqu’il rendait visite à la jouvencelle, dont la chambre, et son lit qui craquait dès qu’une feuille se posait dessus, se trouvait juste au dessus de celle de son père.
- Allons, ne vous formalisez pas, vous ne m’avez pas oublié et n’avez commis aucune erreur protocolaire. Je suis l’émissaire du roi, qui m’envoie souhaiter au duc d’Amer ses meilleurs vœux. Mais, étant assez friand des créations de votre comté, je ne sais pas si j’aurais pu m’en passer à cause d’une erreur de gestion du sire Kerstan. Si vous vous décidez à lui dire qu’il y a eu un problème de gestion dans les matières premières, je n'irais pas jusqu'à dire que vous aurez tout mon soutien, mais je glisserai un mot en votre faveur.
Le comte Al-Esace sembla ravi des paroles du diplomate et perdit l'air grave qui l'avait assombri quelques instants plus tôt.
- Alors vous aimez vraiment notre travail? Et le roi aussi? Figurez-vous que je lui prépare un petit cadeau inoubliable. Vous pourriez peut-être me dire ce que vous en pensez, je lui ai prévu une veste en daim avec de jolies fioritures de velours et de soie. Peut-être un brin chargée, mais il n'y en a pas de plus confortable.
Cyriaque, bien qu'intéressé par la conversation qui allait suivre, s'excusa et se mit à regarder vers la porte, après avoir fait cesser le sort qui les rendait muets aux oreilles des autres convives. Comme il l'avait prévu, le grand intendant apparut, suivi de près par un homme, la cinquantaine grisonnante, une barbe poivre et sel lui mangeant une partie du visage. Il portait les vêtements traditionnels militaires pour rappeler que, malgré son anniversaire, il restait un chef des armées du royaume de Sareth. Avec sa haute stature, à la fois élancé et large d’épaule, il gardait une prestance que nombreux lui enviaient.
Comme le voulait le protocole, le duc s’arrêta, fit annoncer son titre complet, manquant d’étouffer le chambellan par manque de souffle, et fut accueillit par une salve d’applaudissements. Comme le voulait l’usage, seule la moitié des invités étaient présents. Les plus importants, ceux qui avaient une réelle importance politique. Après viendraient des délégations commerçantes et des représentants des différentes races, veillant chacune à assurer leur soutien total à celui qu’elles considéraient malgré tout, pour certaines, comme un usurpateur.
Le magicien attendit patiemment que le duc finisse de remercier chaleureusement, du moins dans les mots, tous les convives pour leur présence à cet événement. Les hommages viendraient plus tard, lorsqu’il serait assis, même s’il appréhendait ce moment tant l’ennui s’y faisait sentir.
Le duc lui fit un signe de la main, et son mage répéta les gestes qu’il avait faits des dizaines de fois lors des réceptions. Le charme qu’il venait de lancer ne les rendait pas invisibles, mais faisait en sorte que personne ne viendrait interrompre leur discussion entamée, les invités les éviteraient simplement.
- Très réussies tes lumières, vraiment, exactement ce que j’espérais. Présentes, mais pas trop festives non plus. Tu sais, même si le protocole me dit que je dois le fêter, je n’ai jamais aimé mon anniversaire. Pour moi, c’est juste un signe du temps qui passe, qui me rappelle un peu plus chaque jour que je ne suis pas immortel comme toi. Cinquante et un ans. Pour toi ce n’est peut-être rien, mais pour moi c’est un pas de plus vers la poussière. Sans compter que je suis obligé de voir tous ces lèche-bottes, ces nobles désargentés, qui vont essayer de grappiller un peu plus d’argent alors qu’ils ne font rien de leurs journées… »
D’un claquement de doigts, le duc fit accourir deux personnes. C’était l’avantage du sort. Etre évité, mais pouvoir appeler les autres à sa guise. Une domestique lui remplit une coupe d’un vin rosé, dont on pouvait sentir qu’il avait été agrémenté d’une pincée de cannelle, puis un échanson le goûta et, en voyant que ce dernier n’était pas tombé raide mort sur le dallage en échiquier, Kerstan en but une bonne gorgée.
- Pas mauvais, à la robe, j’imagine qu’il doit venir du sud. Il est plus clair que les grands rouges qu’on produit à Ephram. Et au goût, je suis quasiment certain de pouvoir affirmer qu’il vient de Maherm.
- Hum, si je peux me permettre, » commença Cyriaque sans vraiment attendre d’approbation, « je suis loin d’être immortel. Ma vie est longue, mais on n’a encore jamais vu en ce monde de créature immortelle, et je ne dérogerai pas à la règle. Quant à ces paresseux… N’oublie pas qu’ils ont dans leur famille des riches comtes et barons, voire même quelques banquiers. Le jour où tu en auras besoin, ils pourront te fournir un réel soutien. N’oublie pas que c’est toi qui les as fait venir, et, à l’époque, c’était une bonne idée. »
Le duc sourit. Comme d’habitude, son mage attitré lui montrait sa sagacité, mais il avait besoin de ça. De quelqu’un qui se permettait de dire ce qu’il pensait. Et qui n’hésitait pas à lui dire, sous une forme protocolaire, qu’il se trompait. C’était le désavantage d’être puissant ; il n’existait plus de franchise, juste une tentative de gagner des faveurs.
- Ah, Cyriaque, je me demande ce que je ferais sans tes conseils avisés. »
Le magicien hésita à lancer une pique sur la Congrégation puis se retint. Mieux valait en parler calmement.
- Eh bien… Pour cette fois, c’est moi qui ai besoin de tes lumières. Et j’imagine que tu sais de quoi je veux parler. »
Kerstan se rembrunit, montrant de ce fait qu’il savait, effectivement, mais qu’il n’en parlerait pas de bon cœur.
- Les Septs Naërns. Ce n’est pas mon idée, c’est uniquement celle du roi. Et elle ne me plait pas plus qu’à toi. J’ai eu ordre d’agir comme si j’en étais un fervent défenseur et de les soutenir financièrement. Si ça ne tenait qu’à moi, je n’hésiterais pas à m’en débarrasser, des adeptes. Et puis les gardes… Ils ont des allures de commando que je ne supporte pas, ils paradent dans les rues sans rien avoir accompli. Alors avant que tu m’accuses de tout t’avoir caché, sache que c’était l’ordre du roi de tout maintenir dans le secret, même pour toi. Mais avec les événements récents, j’étais obligé de t’impliquer. Souviens toi juste que le roi n’a pas à le savoir.
- Sincèrement, tu me rassures un peu. » finit le magicien, préférant s’en tenir là pour éviter de gâcher complètement l’anniversaire du duc avec une discussion orageuse.
Le sort qu’il avait lancé, pour se faire oublier de la foule, avait une faille. Ceux qui le cherchaient pour d’importantes raisons, comme le jeune page à l’air perdu au milieu de la foule de ceux qui se croyaient importants. Il fallut un bon moment au mage pour comprendre que, celui qui était recherché, ne pouvait être que lui ou le duc.
- Excuse-moi, si tu le veux bien, je crois qu’il y a un jeune garçon qui requiert notre attention.» dit-il en s’inclinant légèrement.
D’un simple geste de la main, il l’appela. L’appeler de la voix n’aurait de toute manière servi à rien, tant les conversations étaient bruyantes. Le messager, un rouquin qui ne devait pas avoir vu plus de douze hivers, avança vers eux, l’air légèrement intimidé, et parla en s’adressant au duc.
- M’sieur l’mage, c’est m’sieur Zernia qui m’envoie avec un message pour vous, il m’a dit qu’y m’paierait dès que j’reviendrais, mais y m’fait peur, alors si à la place vous pouviez m’payer, ça f’rait bien mes affaires.
- Hélas mon garçon, » répondit Cyriaque, faisant sursauter le garçon en lui faisant remarquer qu’il s’était adressé à la mauvaise personne. Loin d’en être fâché, il décida de surprendre à la fois le duc et le page, mais seul l’un d’eux le serait agréablement. «  Je n’ai rien pour toi, mais assieds toi… Tiens, à ma place, là bas, à la table du duc. Ne dis pas un mot et tu mangeras des plats tels que tu n’en as jamais goûtés. Ca te convient comme compensation ?
- Pour sûr, » répliqua le garçon, la salive lui arrivant déjà sous le palais, « sûr que ça m’convient. Y’aura des jongleurs aussi ? Et de la vraie musique ? »
- Eh bien… Je crois, oui, c’est ce qui est prévu lors des fêtes, et si mes souvenirs sont bons, un dresseur viendra faire des tours avec son gryffon apprivoisé. Après les hommages. Mais tu ne verras tout cela que si tu me délivres ton message. »
- Oh oui, oui, tout de suite, c’est m’sieur Hache-Crâne, il a besoin de vous tout de suite, à La Potence, parce qu’il l’a peut-être retrouvé.
- Retrouvé quoi ? » demanda Kerstan qui avait suivi l’entière conversation. Mais il ne fut qu’à demi surpris de voir que son mage avait déjà disparu, le laissant seul avec le gamin dont les doigts avaient déjà retrouvé le chemin de ses narines.
- Oh misère » grogna le duc en envisageant la perspective d’une soirée entière à ses côtés.

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Lalalalalalala  (Histoire en cours (Cyriaque le mage)) posté le mardi 23 février 2010 16:15

S’il aimait faire croire qu’il ne fréquentait que les lieux les plus propres et les plus distingués, comme il avait tenté d’en convaincre Zernia quelques heures plus tôt, l’homme le plus influent du duché éprouvait une certaine affection envers les endroits les plus crasseux de la ville, et en particulier les égouts. Contrairement au milieu noble, qui était humain, donc prévisible à souhait, il ne savait jamais sur quoi il tomberait dans ces souterrains; cela pouvait aller de champignons pour des élixirs qui ne fonctionnaient pas à la chasse au sauromorphe géant, magiquement modifié de surcroit. Bien sûr, Cyriaque avait une grande confiance envers le nain et ses capacités, mais il savait que ce dernier ne connaissait rien en matière de magie. Comme tous les nains, Hache-Crâne était né sans capacité particulière et mourrait sans rien avoir développé, préférant les arts et les activités plus rentables. Néanmoins, s’il affectionnait les surprises que lui réservaient les souterrains, il y avait quelques points qui le dérangeaient, comme la pestilence qui y était inhérente.
Ainsi, lorsque le mage poussa la porte des égouts, il ne put empêcher un grognement de surprise et de dégout face à la puanteur du lieu. Mais, contrairement à sa précédente venue, il ne lança aucun sort pour la faire cesser. Ni pour empêcher l’eau d’inonder ses jambes. Cette fois-ci, il prit toutes les précautions qu’il put pour être certain de pouvoir réagir de manière optimale en cas d’attaque et prit soin de garder toute son énergie. Pour ce faire, il avait prévu un foulard arrosé d’un parfum léger qu’il plaça sous son nez, et de longues bottes de cuir qui lui arrivaient jusque mi-cuisse. Elles étaient souples et n’avaient rien coûté, ce qui présentait l’avantage qu’il n’aurait qu’à les laisser dans la rue lorsqu’il sortirait. En revanche, il prit la peine d’éclairer devant lui les égouts par une lumière bleutée, comme la dernière fois, puis il se ravisa. Il avait besoin de lumière, mais il ne pouvait pas se permettre d’être vu de loin, alors il fit de nouveaux gestes de ses mains, prononça des mots que lui seul comprit, et il vit ce qu’il y avait devant. Les modifications n’affectant que ses yeux et non ce qu’il y avait autour de lui, il pouvait voir sans être vu, même si la portée était moindre.
Les murs du couloir étaient recouverts d’une mousse verdâtre, qui pouvait pousser grâce au foisonnement organique du souterrain. La plupart des habitants considéraient les égouts comme un lieu mort, mais il grouillait de vie grâce aux restes de nourritures qu’on y déversait, et aux déjections. Cyriaque posa sa botte dans l’eau brunâtre et vit passer près de celle-ci un long ver d’eau qui cherchait des restes pourrissants pour pondre et se nourrir lui-même. Malheureusement pour lui, la semelle du mage lui écrasa la tête sans qu’il eût la moindre chance de résister.
- Foutus parasites » grogna l’unique occupant des lieux.
Il ne digérait pas encore tout à fait l’enchaînement de bières qui avait eu lieu quelques heures plus tôt, mais il ne pouvait pas perdre davantage de temps. Au moins, contrairement au nain, il avait toujours sur lui de quoi faire passer un mal de crâne, même des plus horribles. Mais pour ce qui était des troubles dans son estomac… Il n’avait pas encore trouvé d’autre moyen que de laisser la nature faire son travail.
L’eau brunâtre coulait difficilement entre ses bottes, bloquée par des déchets de toute sorte, ralentissant sensiblement sa progression. Les égouts avaient été construits de telle sorte que, peu importe où l’on se trouvait dans la ville, chacun puisse déverser ses eaux usées. Tout avait été pensé en fonction de la légère pente sur laquelle se trouvait Amer. La source se trouvait au château, le point le plus haut de la cité, qui se faisait rejoindre par le quartier des nobliaux qui n’avaient pas de place au château, puis venaient les riches marchands, les artisans, les ouvriers, et puis tous ceux qui tentaient de survivre avec plus ou moins de succès, et la plupart du temps en dehors de la loi. Plus qu’une simple contrainte architecturale, la dénivellation était un marqueur social. Les plus riches étaient en haut, les mendiants en bas. C’était en partie pour cela que les elfes n’y avaient pas droit ; leur quartier, situé au nord-est de la ville, étant trop plat, l’eau arrêtait de couler, stagnait et devenait un véritable nid d’épidémies.
Il en vint même à plaindre les gens ordinaires, les éboueurs, les chasseurs de prime et les maçons qui venaient consolider les lieux. Plus d’une fois, il manqua de plonger la tête sous l’eau, trébuchant sur divers débris, qui avaient été eux-mêmes parfois été humains. Il se dit que pour retrouver quelqu’un, une prospection des égouts, mais l’entreprise, trop vaste, aurait duré des années avant de retrouver une personne précise.
En progressant d’un pas rapide, tentant tant bien que mal de perdre le moins de temps possible en gardant son équilibre, Cyriaque arriva au lieu où il avait laissé le sauromorphe. Le reptile avait été presqu’entièrement carbonisé, mais était encore suffisamment complet pour en retirer d’indispensables informations. Après avoir vérifié qu’il n’y avait aucune créature hostile dans les couloirs alentours, le magicien prononça les mêmes mots que lors de sa venue avec Sulyan, et l’eau s’écarta autour de lui, décrivant un large cercle. Elle couvrait toujours une partie du monstre, mais faisait place dès que l’aura se mouvait.
Il observa la patte arrière du sauromorphe, et vit qu’elle était plus petite que la normale. Elle était même trop petite et trop fragile pour supporter l’animal, et, avec une pareille malformation, il aurait dû se trainer en rampant. Seulement, Cyriaque l’avait vu se tenir presque debout, ce qui était quasiment impossible pour une bête normale, même en pleine forme. Il avait déjà vu des crocodiles faire d’immenses bonds hors de l’eau, mais les choses étaient plus compliquées à l’air libre ou, comme dans les égouts, dans une trop petite quantité d’eau. Il toucha la patte juste au dessus du tarse et constata, en poussant un juron, que la cheville du crocodilien avait développé un muscle aussi puissant que ceux des mâchoires. Ce muscle était une aberration, il ne devait pas exister. Le mage comprit alors que l’animal était incomplet, que c’était un coup d’essai, et qu’il aurait normalement dû courir sur des pattes de taille normale.
Il frémit à l’idée de voir d’autres spécimens, complètement formés, débarquer dans les rues d’Amer ou dans les rivières utilisées chaque jour par les agriculteurs. Les sauriens géants feraient un massacre.
Cyriaque fit le tour de la monstruosité pour regarder les autres modifications. Les crocs étaient plus grands, mais surtout plus acérés. Rien qu’à les regarder, il savait qu’ils auraient déchiqueté sans difficulté le plus résistant des cuirs. Il comprit comment il avait pu perdre la moitié de sa chevelure. L’animal en lui-même était plus fin, ce qui le rendait plus agile, tout en mettant à profit sa force monstrueuse. En somme, cela aurait été une parfaite machine à tuer s’il n’avait pas été aussi stupide.
Un coup de botte retourna la créature et son tueur vit ce qu’il pressentait, provoquant un haut le cœur en partie dû à l’alcool toujours présent dans son estomac. Un ensemble de signes magiques avaient été tatoués sur son ventre pâle, qui avait normalement pour effet de retourner un sort contre celui qui l’avait invoqué. Malheureusement pour l’animal, le tatouage était incomplet, et ne permettait qu’une protection partielle. Cyriaque se remémora la fatigue qui avait suivi le combat avec le sauromorphe, et comprit enfin d’où elle était venue.
Le mage posa sa main gauche sur les écailles de la gorge noircie et prononça une formule élaborée en touchant sa propre tempe de la main droite. En quelques minutes, il vit des flammes, un homme accompagné d’un hobbit, des couloirs, de la viande putréfiée qui fut néanmoins dégustée, des barreaux, puis il ne vit plus rien. La lecture de la mémoire des morts était la première pierre de son apprentissage lors de son quatrième cycle, et il l’avait souvent utilisée. Elle était bien plus simple que pour les vivants, qui étaient protégés par des barrières construites inconsciemment. Mais jamais, sans qu’il y eu de raison magique, il n’avait arrêté sa lecture en cours. Il avait été stoppé, quelque chose l’empêchait de regarder plus loin.
Les conclusions s’imposaient d’elles-mêmes ; quelqu’un, qui avait des bases en magie, s’amusait à faire de l’expérimentation. De toute évidence, l’apprenti-sorcier était loin de tout contrôler, comme ça aurait été le cas d’un magicien confirmé, mais il était assez surpris de voir qu’il avait réussi à effacer la mémoire du sauromorphe jusqu’à la fin de la modification. Même s’il croisait un autre de ces reptiles, il était déjà certain qu’il ne pourrait pas découvrir qui était son créateur. Ce dernier aurait sans doute procédé de la même manière pour tous ses sujets.
Après avoir vu ce qu’il était venu observer, le mage arrêta le sort qui empêchait ses bottes d’être trempées et retourna sur ses pas, en ruminant tout ce qu’il avait appris.
Néanmoins, il avait beau y réfléchir, il ne voyait pas le rapport entre cet inconscient qui jouait avec le feu et le capitaine de la Congrégation qui avait disparu. Il existait, il y en avait forcément un, mais Cyriaque n’arrivait pas à poser le doigt, ou quoi que ce fût d’autre, dessus. Il savait pourtant qu’il était essentiel, et que sans lui, retrouver le créateur des sauromorphes allait être bien plus ardu. Le capitaine n’aurait pas pu tomber sous les crocs d’un des crocodiliens. Il les avait vus, tous les six, et il savait qu’ils étaient de redoutables combattants qui ne se seraient pas laissé surprendre par un stupide reptile, même amélioré.
Ces pensées plein la tête, il se trompa de chemin et traversa une salle d’épuration désaffectée, où il remarqua, dans un coin, trois œufs plus gros encore que ceux d’un zoarn. Il les écrasa sans plus de cérémonie, avant de se remettre en route. Lorsqu’il sortit, vingt minutes plus tard et au beau milieu d’une place marchande, il se dit qu’il avait décidément trop vu de boue ces derniers jours pour songer à y retourner. Et, pour une fois, il eut tort.

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Boah  (Histoire en cours (Cyriaque le mage)) posté le lundi 15 février 2010 01:35

Encore un titre à la con pour la même rubrique. 'Faut que j'apprenne à faire des titres.

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La rue puait, Cyriaque se désolait. Le quartier elfique était, paradoxalement, la seule partie de la ville qui ne disposait pas d’un réseau d’égouts digne de ce nom. Amer était la plus parfaite illustration d’une cité à l’architecture bâtarde. Sa plus grande partie avait été construite par les elfes, mais avait été détruite dans la grande guerre qui les avait opposés aux nains des montagnes d’Harkam, quinze cent ans plus tôt. La destruction de tous leurs biens avait causé chez les elfes un désespoir sans nom qui avait anéanti tout esprit d’entreprise, laissant le champ libre à toutes les autres races. Et entre tous, c’étaient les humains qui avaient le mieux tiré leur épingle du jeu. Ils avaient tout reconstruit, excepté le système d’évacuation des eaux usées, qui avait été mis au point par les elfes et qui était resté parfaitement fonctionnel.
Désormais, s’ils n’étaient pas ivres, les derniers représentants urbains des elfes passaient leur temps à utiliser leurs dons naturels pour délester les autres habitants de leur monnaie excédentaire, ou quoi que ce fut qui eût de la valeur. C’était d’ailleurs pour cela que les hobbits détestaient autant les elfes ; ils étaient tant attachés à leur confort que dès que quelque chose venait le perturber, ils paniquaient. Contrairement à eux, les nains, qui étaient proches de leur or, l’étaient aussi de leur hache, et ne perdaient jamais une occasion pour faire sauter une tête aux oreilles pointues. Ils attendaient donc avec impatience qu’un elfe vienne les piller, mais seuls venaient les désespérés, ou les plus imbibés.
À l’aube d’une taverne, Cyriaque entendit le chant d’un elfe, accompagné d’un luth et d’un violon jouant langoureusement. Les paroles, bien que murmurées, lui parvenaient aux oreilles, et il décida de prendre la chanson en cours.

Las de ces vallées, de ces villes sans vie,
Loin des douces forêts, des arbres, de nos frères,
Nous n’avons nulle place, accrochés à la pierre,
Qui emplit notre cœur de sombres litanies.

Entendez la complainte des elfes décimés,
S’abaissant à ramper dans la ville qui fut leur,
Autrefois verdoyante. Voyez les affligés,
Dont les chants de bonheur se sont changés en pleurs.

Eïreth as erael
Eïreth as enereth
Eïreth as laendel


Cyriaque se dit qu’on n’aurait pu exprimer plus clairement les choses. Le vent, le sable et les ruines, l’antique race elfique n’était plus rien d’autre. Il détacha son regard des musiciens lorsqu’une tête connue, à la mine de chafouin, passa deux ruelles plus loin.
Le visage se mit à lui sourire, d’une expression que d’aucuns auraient trouvée disgracieuse ou insultante, mais pas le magicien. Le nain qui le regardait avait eu la partie gauche du visage paralysée à la suite d’une rixe de soirée qui avait mal tourné. Le petit être ouvrit les bras en hurlant, sous la pleine lune qui sembla détourner son regard, se cachant derrière les nuages.
- Cyriaque, vieux crevard ! Qu’est-ce que tes bottes de riche viennent foutre dans cette merde ? Tu t’es perdu en allant voir ce salopard de Kerstan ? »
Dans toute la ville d’Amer, il n’y avait qu’une seule personne que Cyriaque voulait voir. Et, une fois de plus, il avait pu compter sur son flair. Ça et l’amulette qu’il portait autour du cou. Elle restait fort imprécise, mais elle permettait de dégager une zone de recherche raisonnable, pour peu que l’on eût le nom de la personne désirée. Et un objet qui lui appartenait. Le nain aurait d’ailleurs étripé le mage, malgré toute l’amitié qui les liait, s’il avait su qu’on lui avait dérobé son bracelet doré.
- Zernia, mon cher Zernia, comment vas-tu ? La dernière fois que je t’ai vu, la barbe t’arrivait jusqu’aux genoux, et regarde toi ! Rasé d’aussi près qu’un nouveau né !
- Oh, ça… Les femmes, tu sais ce que c’est… Même la grosse Rosie ne voulait plus s’occuper de moi, elle disait que ça lui grattait la… Enfin, tu sais… »
Cyriaque savait. L’histoire du nain qui s’était rasé la barbe était fameuse dans toute la ville, mais il voulait l’entendre de la bouche même de ce dernier. Le mage hésita un instant à lui dire qu’il s’était fait avoir par de jeunes gnomes trop farceurs qui avaient payé les courtisanes régulières du nain pour lui faire croire que ses poils étaient gênants.
Regardant autour de lui, il décida qu’il n’en dirait pas un mot, craignant que, dans sa colère, Zernia dit « Hache-Crâne », ne fasse sauter quelques têtes parmi les passants innocents.
- Certes, certes, » répondit le magicien, « mais entrons, si tu le veux bien, car nous avons à parler. Affaires.
-Rémunérées ? » demanda le nain avec une pointe d’inquiétude dans la voix.
- Rémunérées.
- À la bonne heure, mais c’est toi qui paies la tournée. » répondit Hache-Crâne en poussant la porte de la taverne, le sourire aux lèvres.
Les musiciens faisaient une pause entre deux chansons, le temps de s’humecter le gosier avec de l’orge, tout comme le reste de la salle qui, si elle était habitée par un silence religieux une minute plus tôt, était animée d’un brouhaha assourdissant. Cela allait de la commande exclusivement alcoolisée de l’un aux exploits sexuels de l’autre, gueulés avec fierté, en passant par toute sorte de commérages plus ou moins intéressants. À La Potence, il n’était pas question de racisme ; la règle voulait que chacun puisse se faire insulter sans distinction. En somme, l’endroit était si bruyant qu’il rendait impossible la compréhension à moins d’un mètre. Ce qui était parfait pour une conversation confidentielle.
Les vieux amis s’assirent à la dernière table inoccupée, après s’être munis de deux bocs pleins à ras bord de bière blonde du pays de York.
- Alors, foutu vieux débris, en quoi est-ce que mes services peuvent t’aider ? C’est pour du renseignement ou tu veux foutre la trouille à quelqu’un ? D’ailleurs si tu veux, à partir de maintenant et puisque tu es un bon client, je fournis même le zigouillage sur demande. De manière totalement anonyme bien sûr.
Repensant au dénommé Stark, Cyriaque songea presque sérieusement à la seconde proposition, avant de se dire que, même pour lui, c’était trop risquer.
- Du renseignement. Et anonyme. Donc, quoi qu’il arrive, ce n’est pas moi qui t’ai engagé.
Le nain eut un air surpris. Non de la demande, mais du ton pris par son client. S’il n’avait pas eu un magicien en face de lui, il aurait juré que son commanditaire avait peur. Aussi, Hache-Crâne tendit l’oreille pour être certain d’entendre toutes les subtilités de ce qui allait suivre. Dans un coin de la salle, à côté du grand âtre ouvert, une bagarre démarra entre deux rihils qui justifièrent une fois de plus leur réputation de nerveux. Le patron pria les musiciens elfes de se dépêcher, sachant que leurs mélodies aidées par un brin de magie rendraient toute la taverne silencieuse. D’ordinaire, il aurait laissé filer, mais, ces derniers temps, les finances étaient justes. Mais, comme à leur habitude, les elfes répondirent d’une voix lasse que l’art ne se pressait pas.
- Bien, tu sais que tu peux compter sur moi, mais de quoi s’agit-il exactement ?
Cyriaque lui raconta qu’il était à la recherche d’un mage hors-la-loi dans la cité, expliquant qu’il avait trouvé un sauromorphe modifié dans les égouts. Zernia s’esclaffa un long moment, essayant d’avoir l’air désolé en apprenant que le magicien avait passé autant de temps avec un hobbit. Tout ce qui concernait la Congrégation fut passé sous silence ; il savait qu’elle était loin d’être portée dans le cœur du nain, et il voulait à tout prix éviter les scandales.
- Donc ce que tu me demandes, c’est de trouver tout ce que je peux sur ce mage, c’est ça ? » demanda Hache-Crâne en se grattant le menton, « Et je suppose que je vais me farcir des recherches dans les culs de basse-fosse pendant que tu feras tes recherches dans les jupes des comtesses ?
- Les jupes de ces dames, leur corsage… Depuis toujours, mon cher Zernia, tu es destiné au peuple et moi aux hautes sphères… Nous avons toujours fait une bonne équipe.
- Eh ben crois-moi, c’est moi qui suis le plus chanceux ! On se marre bien plus ici. » Cyriaque le crut sur parole. D’autant qu’il rencontrerait sans doute plus de vieillards incontinents et de documents d’archive que de jeunes courtisanes.
Lorsque les musiciens se remirent à jouer, les vieux amis cessèrent toute discussion et se laissèrent emporter par les instruments.

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