Une autopsie devait se pratiquer de manière rigoureuse. Surtout
avec un cadavre dans cet état, encore relativement frais et en
bonne condition. C’est pour cette raison qu’il avait
préféré dormir avant ; il avait besoin de toutes ses facultés
intellectuelles pour ne commettre aucune erreur. Cyriaque savait
que les découvertes seraient peu communes, et était préparé à tout,
ou presque. Ayant acquis ses connaissances des plus grands savants
de la capitale, la seule chose dont il était certain était
qu’il obtiendrait de bien meilleurs résultats que
n’importe quel médecin de la Congrégation. C’était pour
cette raison, et pour elle seule, qu’il avait décidé de
ramener le corps chez lui.
Tout son matériel était disposé aux endroits stratégiques, et dans
l’ordre dans lequel ils devaient être utilisés. Une petite
lame très aiguisée pour ouvrir du bas de la gorge jusqu’au
pubis, une autre pour enlever le cuir chevelu, et enfin une scie
pour ouvrir la boite crânienne. Le mage n’était pas friand de
cet exercice, il ne le pratiquait qu’avec une once de dégout,
mais il l’oubliait le temps de l’examen.
Avant de commencer, il procédait à un examen général, sommaire, du
corps. En général, une des parties les plus délicates, même
s’ils avaient, cette fois, déplacé le cadavre sans
ménagement, était de déshabiller l’homme sans faire
disparaitre d’éventuels indices. Cette fois-ci, la tâche la
plus ardue était d’enlever un à un les vêtements sans crier
de surprise.
Lorsqu’il enleva la botte de l’homme dont il ne
connaissait que le rang, Cyriaque écarquilla les yeux d’une
réelle surprise. Au lieu d’être pourvue de cinq phalanges, la
jambe se terminait avec un ersatz de doigt, unique et énorme,
prenant toute la largeur du pied. Les ongles étaient tombés, à
l’exception d’un seul, mais on pouvait encore observer
la soudure effectuée entre les orteils. Le magicien remarqua
également qu’un muscle, comme il l’avait remarqué pour
le sauromorphe des égouts, avait été développé à l’endroit de
la cheville, sous le tarse.
Le reste du corps n’avait rien d’anormal, du moins de
manière visible, hormis une musculature exceptionnellement
développée. Des bras de cette taille étaient semblables à ceux
qu’on montrait comme des monstres dans les foires, ce qui
laissa penser à Cyriaque que l’apprenti sorcier qu’il
poursuivait avançait rapidement. Le capitaine de la Congrégation
devait, sans aucun doute, être un homme puissant avant sa
disparition, mais pas à ce point.
La poitrine avait été percée de part en part par ce qui ne pouvait
être qu’une épée fine, peut-être un fleuret. Le poignard
était exclu, puisque la lame, plus longue avait troué, en son plein
centre, l’ouroboros des Sept brodé sur le dos du vêtement.
L’homme avait sans doute dû avoir les mains et les pieds liés
pour être frappé de manière aussi précise.
Cyriaque, sans aucune forme de cérémonie, enfonça la lame aiguisée
à l’extrême sous la trachée du haut gradé. La peau,
décontractée comme tout le reste du corps, n’opposait aucune
résistance, même lorsque le couteau se mit à ripper sur la première
côte. Tout le processus nécessitait une attention constante, y
compris en passant sur les muscles abdominaux, pour éviter de les
abimer par inadvertance.
Ce que le magicien vit le rassura. Aucun des organes internes, du
foie aux poumons en passant par les reins, n’avaient été
touchés, ce qui signifiait que celui qu’il pourchassait
n’avait pas encore compris pourquoi ses créations étaient
vouées à l’échec. Augmenter le volume des muscles permettait
de donner une grande force ou une meilleure agilité, mais si le
corps ne disposait pas des ressources nécessaires, en sang et en
oxygène, il ne pouvait pas utiliser complètement ses capacités.
Pire encore, la mauvaise répartition du sang dans le corps due aux
changements affaiblissait considérablement l’individu. Et
tant que son adversaire caché n’aurait pas compris comment
résoudre le problème, il y aurait un bon moment de répit. Sans
doute Cyriaque pourrait-il le localiser et l’arrêter avant
que les dégâts ne soient trop importants.
Avant de procéder à ce qu’il avait coutume d’appeler «
la charcuterie », la découpe du crâne, en opposition à la grande
boucherie qui venait d’avoir lieu, le magicien procéda à la
lecture de la mémoire du mort. Il était impératif pour lui de
l’effectuer avant l’analyse du cerveau pour éviter
toute détérioration.
Il vit le plafond de La Potence, des passants dans la rue qui ne
remarquaient rien, un soupirail qui sortait des égouts, puis ses
murs recouverts de déchets, un homme au visage caché par
l’obscurité qui laissait libre cours à sa déception, et le
noir complet.
Malgré toutes ses précautions, il y avait une chose que Cyriaque
n’avait pas prévue. Un coup de Claire sur le heurtoir de la
porte d’entrée. Le mage ne réfléchit pas, recouvrit le mort
d’un drap et y rangea également l’ensemble des outils
qu’il avait utilisés. Il sortit de la pièce et ouvrit la
porte dans le hall d’entrée. L’avantage de cette maison
était que personne ne pouvait dépasser le stade du hall
d’entrée s’il n’y était pas invité. Peu importait
la porte ouverte, l’indésirable se retrouvait invariablement
face à la sortie, comme une victoire de la magie sur la logique qui
suggérait une demeure assez banale d’extérieur. Néanmoins,
deux protections valaient mieux qu’une, c’est pourquoi
il avait décidé de recouvrir le cadavre du capitaine.
- Je t’ai amené du thé au gingembre, pour me faire pardonner.
Pour les allusions sur ton âge… et avoir laissé entrer les
soldats. Ca va mieux la tête ? »
Cyriaque prit un air faussement indigné avant de répondre.
- Très bien oui, il en faut plus pour m’avoir. Mais tu crois
sincèrement que c’est avec un peu de thé que je vais oublier
ce qui s’est passé ?
- Bien sûr que non. Mais pour me faire pardonner, j’ai décidé
de te prévenir de quelque chose qui devrait t’intéresser. Il
y a un chasseur sur la place Rauros qui a capturé une wyverne. Et
pas une jeune, une vraie adulte. Quand j’ai entendu ça, je me
suis souvenu de l’intérêt que tu portes à ces bestioles. Je
les trouve tout simplement horribles, mais si ça peut te faire
plaisir… Tu m’accompagnerais pour aller la voir ?
»
Le mage réfléchit un instant. L’autopsie n’était pas
terminée, mais le corps était à l’abri de toute détérioration
là où il était. Bien sûr, le plus intelligent et le plus sûr aurait
été de la terminer séance tenante, mais le corsage plus
qu’ouvert de la rihile finit de le décider.
- C’est d’accord. Et puis si ça peut t’apprendre
à les connaître un peu… Patiente un moment, que
j’aille déposer le thé dans la cuisine. »
Il s’empressa de le jeter dans un pot, puis dans la salle où
était caché le cadavre et décida de le geler entièrement, afin
d’empêcher tout ce qui pouvait activer la décomposition, y
compris les bactéries. Le sort qu’il avait jeté tiendrait
pendant plus de six heures, ce qui lui laisserait largement assez
de temps.
Mais avant de rejoindre la rihile, il fit un détour par la chambre,
enfila une chemise bleu marine à la place de sa tunique de travail
et s’aspergea d’un parfum à l’odeur discrète de
miel. Il avait beau être l’être le plus âgé de la ville,
parfois il se sentait l’esprit de l’adolescent
qu’il avait été. Un œil dans le miroir l’assura
de sa coiffure, et, ainsi vêtu, personne n’aurait pu lui
résister. Personne sauf Claire.
- Prêt en si peu de temps ? Je comprends pourquoi tant
d’humaines envient les magiciennes, si elles ont les mêmes
techniques que toi, elles doivent être les plus belles femmes de la
ville sans le moindre effort.
- J’imagine qu’elles doivent être rebutées par la
dureté quasiment légendaire de l’enseignement. Tu sais, il
faut sept fois plus de temps que n’importe quel apprentissage
normal. Et certains, mal préparés ou inconscients, en meurent même
parfois. Mais allons-y, avant que la wyverne ne s’envole.
»
Il ferma la grande porte de chêne, regarda la grande maison de
pierre grise avec une légère inquiétude, puis ils se mirent à
marcher. Le jardin du magicien était réputé dans toute la ville
pour être le plus beau de la ville, malgré sa petite taille. Les
lys côtoyaient les azalées taillés au millimètre, tandis que de
rares orchidées apportaient des formes inhabituelles afin de
diversifier à la fois les tons et l’aspect. L’ensemble
laissait une impression différente pour chaque spectateur, certains
y voyaient des dessins, d’autres étaient simplement attirés
comme des abeilles par le mélange de couleurs et de formes, mais il
faisait l’unanimité. Et contrairement à d’autres, il
n’avait jamais été saccagé, puisque personne, même le plus
fou des désespérés, n’aurait osé s’en prendre
directement à l’homme le plus puissant d’Amer.
C’est pourquoi, sans inquiétude, il décida de laisser le
portail ouvert sur son passage.
Ils marchèrent tous deux, sans vraiment communiquer, comme le vieux
couple qu’ils n’étaient que dans les rêves du mage,
vers la place Rauros en marchant dans les grandes rues baignées de
soleil. L’été était doux, un peu trop frais pour la plupart,
même si cela avait peu d’importance pour Cyriaque, adaptant
chaque fois le temps à ses humeurs, mais il aimait voir la lumière
du soleil darder cette ville qu’il connaissait si bien. Les
passants défilaient, la garde de la Congrégation se moquait. Au
cours de leur marche, ils entendaient les enfants toujours
enthousiasmés par la créature qu’ils étaient allés
découvrir.
Les wyvernes étaient des créatures rares. Les seuls animaux qui
pouvaient donner une vague idée de ce qu’étaient les dragons,
ces grands lézards cracheurs de feu qui n’existaient que dans
les vieux mythes racontés au coin de l’âtre. Le mage en avait
vu plus d’une dans sa vie, mais chacune était différente,
tant physiquement que mentalement, ce qui en faisaient des êtres
particulièrement intéressantes à observer.
La place Rauros sur laquelle ils venaient d’arriver était
noire de monde. Comme à l’habitude. Les étals des marchands
ambulants, qui ne resteraient pas plus de deux semaines,
encombraient l’extérieur de la place, alors que le centre
était ce jour là occupé par une grande cage en acier. De la cage,
la wyverne se faisait entendre, alors que la foule attroupée autour
écoutait attentivement le récit du chasseur, un rihil de taille
plutôt moyenne, qui l’avait capturée. Ce dernier, avec de
nombreux détails, de grands gestes et une voix alternant les
murmures mystérieux et les cris de surprise, expliquait comment il
avait défié la wyverne, menaçant une noble jouvencelle, par un
regard froid, avant de l’attraper sans autre arme que sa
force et son agilité. Les badauds buvaient ses paroles, ne se
rendant pas compte de l’énormité du propos.
La bête qui était enfermée mesurait plus de cinq mètres de long,
avait une queue dont la pointe était plus acérée qu’un
rasoir, et quatre rangées de dents qui auraient fait pâlir de
jalousie le chef d’une meute de loups. Qui plus est, ces
lézards géants n’avaient attaqué que très rarement des
humains ou des elfes, préférant de loin les ozerannes pour leur
goût et la facilité à attraper ces gros oiseaux.
En passant devant une taverne enfumée, exclusivement réservée aux
hobbits au vu de la hauteur du plafond, Cyriaque aperçut Sulyan qui
lui fit un signe de la main, sitôt rendu par un sourire sincère,
avant que l’un poursuive la bière qu’il était en train
de déguster et l’autre le chemin vers la cage.
Ironiquement, une amulette en noisetier avait été placée sur
le verrou afin de protéger l’acier des attaques magiques.
Celui l’avait mise devait être un ignorant complet, puisque
le noisetier n’avait aucune capacité particulière, pas plus
que les wyvernes dont les compétences magiques avaient toujours été
nulles. En revanche, les cinq gardes et le lieutenant de la
Congrégation qui les accompagnaient étaient nettement plus
menaçant. Néanmoins, en reconnaissant Claire, ils les laissèrent
approcher là où aucun spectateur n’aurait pu aller.
En arrivant devant elle, la jeune femme, qui n’avait encore
jamais vu pareille créature, fut frappée par la taille de sa tête,
de la taille d’une demi-roue de charette. Le magicien put
remarquer à son expression qu’elle était passée du dégout à
la fascination, un chemin, déjà entamé en ayant vu le reflet
presque brillant du soleil sur les écailles d’un vert
émeraude, et qui s’acheva à la vue des membranes de
peau qui servaient d’ailes à l’animal. Grâce à
ces dernières, les wyvernes pouvaient voler sur de longues
distances, mais restaient beaucoup plus lentes que la plupart des
oiseaux.
La créature tournait en rond, se mettait à grogner, à crier,
émettant des sons qui évoquaient le brame du cerf croisé avec les
cris des serpents du sud de la région Oriod. Quelque chose
n’allait pas, Cyriaque le sentit, et se mit à écouter
attentivement les glapissements de l’animal.
- Faim. Faim. Tellement faim. » émit la wyverne dans son langage
sifflant et rocailleux.
- Je sais. Mais fais attention à ce que tu prépares. Si tu arrivais
à sortir, tu seras étripée sans avoir une seule chance de
t’en sortir. » Son parler n’était pas parfait, puisque
ce langage privilégiait les phrases aux structures simples, mais il
était tout à fait compréhensible, ce qui étonna la bête écailleuse.
Ceux qui savaient parler sa langue, même parmi les magiciens, elle
les avait comptés sur sa première rangée de dents.
- Enfin ! » répondit l’animal, « Tu comprends. Pas mangé
depuis des mois. Faim. La cage casse pas.
- Je sais, j’ai vu. C’est un acier très résistant,
qu’on ne trouve pas à Sareth… Reste tranquille pour le
moment, je vais aller voir ce que je peux faire. »
Cyriaque s’adressa directement à celui qui avait capturé
l’animal. Par ailleurs, malgré le récit qu’il avait
fait quelques instants plus tôt sur l’héroïque capture, le
mage le soupçonnait fort de l’avoir simplement endormie avec
un appât avant de l’encager. Un simple coup de chance. Mais
la réponse qu’il reçut fut sans appel, et il fut tourné en
dérision devant la foule ; personne ne comprenait pourquoi il
aurait fallu nourrir un animal qui, selon eux, n’aurait pas
hésité à les dévorer à la première occasion.
Le magicien sut que la cause était perdue et eut une idée. Risquée
pour l’animal, mais c’était la famine qui
l’attendait s’il n’agissait pas. Il demanda son
aide à Claire, qui accepta presque sans hésiter en comprenant la
situation. L’animal avait beau avoir l’air dangereux,
elle croyait le mage lorsqu’il lui disait que le reptile
géant l’était moins que la moitié des gens qui peuplaient
Amer.
Cyriaque fit un signe de la tête à l’adresse de la wyverne,
et celle-ci se mit à secouer ses ailes fermées depuis des mois,
puis ouvrit sa gueule de manière horrible pour émettre un
rugissement qui fit reculer d’un bon pas l’ensemble des
spectateurs. Sous leurs yeux horrifiés, elle se jeta en avant, une
première fois, puis une deuxième, et encore une troisième,
provoquant à chaque fois un mouvement de recul de la masse. Pendant
ce temps, Claire tournait sa main dans le vide, dévissant les
boulons qui serraient la large porte. Le magicien avait pensé que
si c’était lui qui avait effectué ces gestes, quelqu’un
l’aurait vu faire, et il aurait été accusé d’avoir
ouvert la porte. Alors que personne ne soupçonnerait jamais la
jeune rihile.
La cage, construite dans l’acier le plus résistant de tout
Sareth, n’aurait normalement dû montrer aucune faiblesse,
même face à la violence du choc. C’est pourquoi tout le monde
fut surpris lorsque la porte sortit de ses gonds.
- Que tout le monde dégage, cette saloperie va sortir ! Avec moi
les gars ! » cria le lieutenant de la Congrégation.
Les ordres étaient simples, mais si la foule se dispersait
effectivement dans un brouhaha incommensurable, les trois quarts
des gardes qui accompagnaient le lieutenant de la Congrégation
avaient agit de la même manière. Devant la cage ouverte, dans
laquelle le gros lézard continuait de siffler en avançant
lentement, ils n’étaient plus que six, en comptant le
chasseur, Claire et le magicien.
Rapidement, ce dernier leva la main en direction de la bête en
criant des paroles de la manière la plus théâtrale possible, et des
éclairs de différentes couleurs semblèrent sortir de ses mains. Ce
n’était qu’une illusion qu’il avait apprise assez
jeune, lui servant juste à impressionner les adolescentes
qu’il croisait dans ses pérégrinations, mais la wyverne,
comprenant ce qui se passait, s’écroula de tout son poids
comme si elle avait été assommée.
Le lieutenant leva sa longue lance et s’apprêta à lui
transpercer la tête, mais le magicien s’interposa.
- Cette créature est consciente et intelligente, si vous lui faites
le moindre mal, c’est à moi que vous aurez affaire, et,
croyez-moi, je vous enverrai dans un lieu que vous ne pouvez même
pas imaginer. » murmura-t-il d’un ton qu’il voulait
clairement menaçant.
Alors ce fut lui que la foule applaudit et acclama, restant tout de
même à bonne distance, et ignorante de ce qui s’était
réellement déroulé. Le mage se dit qu’il n’avait pas
fait une mauvaise affaire dans l’histoire ; il avait sauvé la
wyverne et le peuple l’acclamait à la place de la
Congrégation. Comme avant. Il savait que ça ne durerait pas
éternellement, mais s’il pouvait ralentir les
choses…
- Maintenant, » fit Cyriaque à l’adresse du lieutenant qui
était pâle comme un linge « je vais aller chercher à cet animal de
quoi se nourrir. Pour le moment où il se réveillera. Et si vous
faites le moindre geste pour tenter de m’en empêcher,
c’est vous qui vous retrouverez avec elle, dans sa cage de
fer et sans arme. A vous de choisir. »
Pour toute réponse, le garde de la Congrégation laissa tomber sa
hallebarde, dépité.
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