Sociologie  (Textes) posté le mardi 14 février 2012 02:27

Le shérif Palin posa les pieds sur le bureau. Son bureau. C’était sa manière à lui de rappeler que le meuble, la pièce et tout le bâtiment étaient son domaine. De la même manière, il aimait particulièrement souffler la fumée de son cigare dans le visage de son interlocuteur. C’était dégoutant, oui m’dame, mais c’était comme ça, parce que toute la ville, elle avait intérêt à marcher droit. Sinon, c’était du canon de son six-coups que la fumée sortirait, sans aucun doute.

-          Alors monsieur Gilliam, qu’est-ce qui vous amène ici ?

-          Je vous en prie, appelez-moi Terry. » répliqua l’homme en souriant de toutes ses petites dents. Sourire qui allait parfaitement, si fait, avec son visage rondouillard de quinquagénaire.

-          Soit, mais vous vous en tiendrez pour votre part à shérif, monsieur, ou monsieur Palin. Qu’est-ce que vous voulez Terry ? Et soyez bref si possible.

-          Oh non, je ne pense pas que la brièveté soit une option, je suis journaliste. Mais je ferai mon possible. Voyez-vous, je tente en ce moment une grande expérience sociologique sur la manipulation des foules, et j’ai besoin de votre concours. Vous êtes indispensable, la pièce maitresse, à cette réalisation. Sans vous, tout ce que j’ai entrepris sera vain, alors j’ai besoin que vous me promettiez quelque chose.

Les deux pieds avant de la chaise du shérif s’envolèrent tandis que les deux pieds arrières supportèrent tout le poids de l’homme, lui donnant une horizontalité parfaite jusqu’au milieu du torse. Il aimait cette posture lorsqu’il était intrigué, mais qu’il commençait à être agacé. Le basculement constant l’aidait à rester calme.

-          Eh bien ? Qu’est-ce que vous voulez me faire promettre ?

-          Quoi que je vous dise, il faut absolument – c’est vraiment très important – que vous me laissiez sortir à seize heures pile. Je me fiche que vous vous teniez à côté de moi, ou même que vous me menottiez, mais je tiens à ce que vous respectiez votre parole quoi qu’il arrive. Cela fait partie de l’expérience.

Le shérif Palin réfléchit en craquant une allumette pour allumer un nouveau cigare, tandis que Terry profita de l’instant de flottement pour nettoyer ses lunettes avec son mouchoir. Il aimait assez peu les pièces enfumées, qui avaient tendance à jaunir les verres. M. Palin utilisa une autre allumette pour la laisser se consumer dans le vide, ce qui était chez lui autant un signe de nervosité que d’intérêt. Il ne savait pas pourquoi, mais le gaillard qu’il avait en face de lui, il ne le sentait pas. Il regarda la pendule qui indiquait seize heures moins le quart. Il avait donc peu de temps.

-          Accordé. Mais ne comptez pas sur moi pour abandonner mon Colt.

Son interlocuteur épongea son front luisant, visiblement excité par ce qu’il allait annoncer.

- Bien. Je vous en prie Sheriff, gardez votre sang froid. Tout ce que j’ai fait n’a eu pour but que de prouver une théorie. Et grâce à vous, à tous vos talents, je vais pouvoir démontrer son exactitude, c’est tout à fait fascinant ! Mais je vous ennuie. Bien sûr, où ai-je la tête, je parle de la fin sans évoquer le début. Je suis venu avouer les meurtres des familles Jones, Chapman et Cleese, les douze, treize et quatorze de ce mois. Et par familles, j’entends l’entièreté, bêtes comprises. Ah ! J’allais oublier. On m’a dit que vous n’avez pas retrouvé le corps de Mme Chapman, je tenais donc à vous rassurer, ne vous ne faites pas, c’est tout à fait normal. J’ai cuisiné ce midi une partie de sa cuisse gauche avec des haricots, un vrai régal. Fondant comme…

Le shérif n’avait rien dit, mais il au fur et à mesure du discours, tous les pieds de sa chaise avaient retrouvé le sol, les siens avaient quitté le bureau et il avait sorti son revolver pour le pointer sur la petite tige métallique reliant les verres de M. Gilliam.

- Oh, ne faites pas cette tête voyons ! Je suis certain que vous avez dû voir des cas bien pires que le mien ! Non ? Vraiment ? Vous m’en voyez flatté. Bon. Vous comptez m’abattre ici et maintenant ? N’oubliez pas que j’ai droit à un procès équitable. Et vous avez promis que je serais dehors à seize heures.

- Je ne l’oublie pas. Sinon vous auriez déjà reçu une balle. Mais considérez-vous comme en état d’arrestation. Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous lors de…

- Oui oui oui, évidemment, je sais tout cela. Je peux continuer alors ?

- Allez-y.

Le shérif paraissait confiant, comme il aimait à l’être, mais, intérieurement, il tremblait plus qu’une feuille en automne. Il savait qu’un truc clochait avec ce gars-là, il l’avait su dès qu’il l’avait vu.

-          Eh bien… En fait, je pense que j’avais presque terminé, je tenais juste à préciser combien Mme Chapman était une femme délicieuse… Même de son vivant. C’est réellement une grande perte que sa mort.

La cloche de la pendule entama son chant, et les deux hommes se levèrent. D’un regard, le shérif fit comprendre à son prisonnier qu’au moindre geste suspect, il n’hésiterait pas à lui loger une balle dans le cerveau, et lui intima l’ordre de passer devant, avant de sortir du bureau. Ils marchaient tranquillement vers la porte, l’un souriant malgré le canon froid d’un révolver collé sur l’occiput, l’autre plus nerveux qu’un condamné à mort.

- Mais… Pourquoi venir me raconter tout ça ? Vous savez ce qui vous attend pas vrai ? Vous êtes complètement dément ?

- Dément ? Pas le moins du monde ! Je vous l’ai dit, je suis journaliste. Excusez-moi, cette petite blague m’a toujours fait rire. Je vous l’ai dit, ça fait partie de mon expérience.

- Votre expérience ? Sur quoi déjà ?

Il avait posé la question en ouvrant la porte, et tomba nez-à-nez avec les trois-quarts des citoyens de la ville, certains armés de fourches, d’autres de carabines, mais tous le regardaient avec un mélange d’horreur, d’indignation et de colère.

Certains tenaient dans les mains le Weekly News, une édition spéciale consacrée à la plus sordide histoire de la ville, mêlant meurtre, viol et cannibalisme. Son rédacteur en chef et unique employé y annonçait, accompagné de nombreuses preuves, le nom du coupable, le seul que personne ne soupçonnerait jamais, et donnait rendez-vous à tous les lecteurs à seize heures pour régler son compte au meurtrier.

- Je vous préviens, lança le shérif d’une voix forte, votre colère est juste mais il n’y aura pas de lynchage dans ma ville, cet homme a droit à droit à un procès équitable !

Mais la réponse de ses chers concitoyens ne fut pas celle qu’il attendait.

- On sait que c’est toi espèce de pourri ! » fut lancé, sitôt suivi par un « Tu brûleras en enfer sale porc !

Terry tourna la tête vers M. Palin, le regarda avec le même sourire qu’il avait eu en entrant, et lui répondit, en montrant des dents blanches réellement carnassières.

- Puisque vous êtes le tueur, je ne pense pas que j’irai en prison, non pas. Vous ne lisez pas les journaux shérif ? Vous m’en voyez navré.

La foule se rapprocha et s’empara de M. Palin, stupéfait, ne comprenant pas du tout ce qui lui arrivait, tandis que le journaliste s’éclipsa en se frayant un chemin dans la foule. M. Gilliam rajusta son veston et remonta tranquillement la rue, écoutant avec un sourire les hurlements bientôt éteints du shérif Palin, se demandant sur quoi porterait sa prochaine expérience sociologique.

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Il y a des moments comme ça...  (Rubrique-à-brac) posté le vendredi 10 février 2012 20:13

Il y a des moments où on comprend. Des moments comme maintenant.

Des moments où on a l’impression qu’au final, rien n’est important. Et c’est vrai. Parce qu’on ne voit le monde que par nos yeux, par notre esprit, mais le monde continuera d’être quand nous ne serons plus. Ce n’est que dans ces moments-là qu’on se rend vraiment compte que ce qui importe vraiment, c’est le monde, c’est ce et ceux qui sont autour. Qu’ils soient ou non humains, qu’ils soient ou non vivants, le reste du monde est ce qui restera, et ce qui doit aller mieux quand nous ne serons plus là.

Avoir envie de changer le monde, pourquoi pas. Mais je pense qu’aucune idée de changement n’est bonne si on n’est pas heureux d’être ce que l’on est et qu’on ne s’aime pas soi-même. Et si on ne respecte pas ce que l’on est. Mais les deux idées ne sont-elles pas liées ?

Et pour s’aimer soi-même, il n’y a pas de secret. Ce qui compte, c’est d’apprécier le moment qu’on vit. Pas uniquement dans les instants extraordinaires, mais chaque seconde. Se rendre compte qu’on est ni meilleur ni pire que les autres, mais que notre vie est importante. Que le simple fait de pouvoir respirer est une chance, qu’avoir des craquelures sur les mains en hiver vaut la peine d’être vécu.

Bien sûr, il ne s’agit là que de la béate et naïve admiration. Mais… Si le changement démarrait de là, de l’admiration et non de la colère ? Au final, qu’est-ce que ça change ? On fait plus attention à ce qui nous entoure. On s’arrête pour écouter quelqu’un jouer de la guitare dans le métro, et on y regarde les gens qui cessent de fixer le vide, au moins pour une seconde. On ne peut pas changer le monde, et on ne peut pas aider tout le monde, c’est un fait. Mais j’aime l’idée d’un bonheur viral, qui serait transmis subtilement, en douceur, sans révolution fracassante. Le jour où quelqu’un se rendra compte qu’il peut être heureux par lui-même en me voyant être sera une réussite.

J’ai toujours dit que j’étais non-violent, mais la non-violence commence par soi-même. Cessons de nous croire plus noirs que nous le sommes. Et peut-être que la noirceur s’effacera des autres aussi.

Il y a des moments où on comprend, dans la vie, que tout est lié, et que si notre bonheur ne tient qu’à nous, on peut le suggérer aux autres, et que ça vaudra toujours la peine de le faire. Je n’ai qu’une vie, je ne peux pas changer le monde, mais je peux vivre la mienne du mieux que je peux. Et au fond… Etre heureux, n’est-ce pas la meilleure manière de remercier le monde ? Alors bien sûr, il ne s’agit là que d’une béate admiration envers le monde… Mais on n’aimerait pas en croiser plus souvent, des gens béats ? Des gens heureux de simplement avoir la chance d’être en vie ?

Blog de fitz557 : Bof, Il y a des moments comme ça...

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Carlos Nunez  (Musique) posté le lundi 23 janvier 2012 01:29

Je l'avoue bien humblement, je ne connais pas le quart de la moitié du huitième de la carrière de cet homme. Mais de temps en temps, j'écoute par hasard une de ses chansons, et à chaque fois je me demande pourquoi je ne l'écoute pas plus souvent... Celle ci est mon dernier coup de coeur, le début me faisant fort penser au Pogues. Et les Pogues, c'est bien.

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L'utilité du néant  (Rubrique-à-brac) posté le dimanche 22 janvier 2012 02:31

« In joy and sorrow, my home's in your arms ». La même musique qui passe en tête, les mêmes mots qui se répètent, ceux qui sonnaient déjà faux il y a des années, mais que je crois toujours vrais. Je tire sur la clope qui reste dans le cendrier. Je ne fume pas, mais dans mes histoires, je suis toujours accompagné d'une cigarette. Sans doute parce qu'elle me représente ; l'utilité du néant. Le temps qui passe et qu'on regarde couler, s'évaporer, sans autre raison à son existence que le plaisir de le voir s'envoler. Mais on s'en veut de ne rien faire. Et comme la culpabilité vient envahir l'être de celui qui fume, le goudron s'installe dans les poumons. C'est sans doute pour ça que je ne fume pas. L'inaction ne me cause aucun regret. Les regrets sont pour les morts, du moins c'est ce que dit ma pierre.
« L'homme en noir fuyait à travers le désert, et le Pistolero le suivait ». Personne ne fera jamais un meilleur début. Le but, la quête, tout est écrit en une ligne, tout est raconté, le reste pourrait paraître futile. C'est ce qu'on veut tous. Un but, une quête, quelque chose qui nous démarque des autres, être exceptionnel, se sentir indispensable. Au final, cette quête est vide de sens, si l'on n'apprécie pas le voyage, car la destination reste la même, et le monde se débrouillera toujours sans nous. Apprécier le train, tant mieux s'il est en retard.
« Ploc, ploc ». Une goutte, puis l'autre, une seconde qui passe, où je me demande pourquoi la suivante sera meilleure que celle ci, pourquoi demain vaudra la peine de se lever, pourquoi un nouvel an sera préférable au précédent.
« Happiness is the road ». Le bonheur est la route, la route est le bonheur. Et si ce qu'on vivait, dans son entièreté, n'était que du bonheur, sous différentes facettes. Que le bonheur, la tristesse, la joie et l'amertume ne soient qu'une partie des sentiments, le tout vaudrait-il la peine de vivre ?
« Maybe I'm just the road, dreaming that I walk ». Je suis la route. Je suis le monde. Rien n'est vrai si ce n'est ce que je perçois. Rien n'est plus important que ma vie, car c'est la seule que j'ai. Et rien ne vaut plus que mes amis, qui me tendront la main si je veux me lever.
« We are all connected ». Nous sommes tous reliés. Ce qui m'arrive affecte l'autre. Je ne peux pas respirer sans arbres, ils ne peuvent vivre sans mon air. Je ne peux pas rendre les autres heureux, pas plus qu'ils ne peuvent me rendre ma joie si je n'en ai pas envie. Mais je peux les influencer, insuffler une brise à ceux qui sont en terre pour leur donner envie d'ouvrir les yeux.
« Vois la Tortue comme elle est ronde, sur son dos repose le monde ». C'est plus facile de vivre si l'on n'a pas le monde sur nos épaules, si quelqu'un d'autre le porte. Je ne suis pas indispensable, pas plus que personne d'autre. Quelqu'un est là pour moi, ou peut-être que pas, mais je ne peux pas aider ceux qui veulent rester à terre, pas plus qu'on ne me réveillera si j'ai les yeux clos. Laisser ceux qui choisissent de rester sous la terre, peut-être auront-ils envie un jour de se réveiller.
Les regrets sont pour les morts, il est l'heure de quitter la boue et de se lever. Apprécier ce que j'ai, et aller me coucher. Me reposer, enfin, l'apprécier sans regret. Me relever demain, tomber et être soulagé. Sourire en me relevant.

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L'Entreprise  (Textes) posté le samedi 02 juillet 2011 21:23

L'Entreprise

M. Jones, comme tous ceux qui avaient fêté avant lui leur septante-cinquième anniversaire, profitait de la fête de départ à la retraite organisée par l'entreprise. Les hommes autour, habillés comme lui de costumes bruns en laine, certains portant un chapeau masquant une calvitie soit naissante soit parfaitement accomplie, le félicitaient. Bien sûr, M. Jones n'en connaissant pas le huitième, se doutait qu'ils étaient surtout heureux d'être payés une après-midi à boire quelques coupes de champagne. Tout de même, cette petite réception était une rudement bonne idée. Et plaisante. M. Jones avait été certain qu'il n'était qu'un pion dans cette gigantesque entreprise, mais il était heureux de constater qu'elle gardait malgré tout un caractère fort humain.
En y repensant, il n'avait assisté qu'à peu de fêtes de ce genre. Un instant, il se demanda pourquoi on célébrait si peu souvent les départs des collègues, mais le champagne l'avait rendu trop gaillard pour qu'il s'attarde sur des pensées négatives.
- Félicitations mon vieux, excellent boulot que vous avez fait, vraiment ! » lui lança un travailleur dont il avait oublié le nom. Mais ce n'était pas sa faute. Vous savez, les collègues dans une pareille entreprise, ça va, ça vient ; au fil des années on n'y fait plus attention. Pendant une bonne demi-heure, il continua à parler avec les uns et les autres, sachant parfois à qui il s'adressait, et parfois non.
- M. Jones, c'est le grand jour aujourd'hui, vous allez voir le grand patron. » fit une voix dans son dos. Un homme en costume blanc, qui avait l'air d'avoir quarante ans, souriant, l'invitait à le suivre. Ils quittèrent la grande pièce sous les applaudissements des hommes en costume et des femmes en tailleur, tous plus souriants les uns que les autres.
Après quelques couloirs, ils arrivèrent dans une pièce aussi lumineuse que luxueuse, où les attendaient un homme à l'apparence jeune, portant un magnifique costume beige, une fine moustache, et une raie coupant en deux parts égales sa coiffure gominée.
- Ah ! M. Jones ! Quel plaisir de vous rencontrer enfin ! Vous savez, vous avez abattu un travail formidable ici. Vous ne pouvez pas savoir le nombre de fois qu'on m'a parlé de vous, et voilà que je peux enfin mettre un visage sur votre nom. Vous me paraissez bien plus jeune que je l'imaginais, toutes mes félicitations !
- Eh bien... Merci, répondit M. Jones, mais je vous rends le compliment. Vous êtes bien jeune pour diriger tout ce monde, s'il y a quelqu'un à féliciter, c'est vous.
- Allons allons M. Jones, plus de flatteries. Vous n'aurez pas de meilleure place demain, il n'est plus nécessaire d'user de langue de bois. Mais je vous en prie, je manque à toutes les convenances, prenez place.
M. Jones s'assit dans le fauteuil le plus luxueux qu'il eut vu de sa vie. Rien que pour ça, pensa-t-il, il aurait mieux valu tenter de monter en grade au lieu de rester petit comptable.
- Installez-vous confortablement, invita M. Chapman en servant un verre d'un cognac excessivement cher, je m'occupe de tout.
Des baffles aux quatre coins de la pièce sortait la voix de Franck Sinatra, diffusant une ambiance détendue, amplifiée par la mollesse des sièges.
- Ah ! Mon cher M. Jones, la science est véritablement une chose merveilleuse. Savez-vous par exemple que nos chercheurs ont réussi à créer des poissons à plumes pouvant voler sur plus de mille mètres ? Bien sûr, il y a quelques problèmes, comme le fait qu'ils doivent régulièrement retourner sous l'eau pour respirer, à cause des branchies, mais tout de même... Quel exploit ! Et encore, ce n'est qu'un début. Imaginez-vous, quand nous pourrons programmer les noyaux cellulaires, modifier tous les chromosomes, nous ferons exactement ce que nous voudrons. Imaginez-vous. Une immense salle où ne se développera que du muscle animal. De n'importe quel animal d'ailleurs. Le but de toutes ces cellules ne sera pas de créer un individu, mais simplement de se multiplier à l'infini. De quoi éliminer toutes les contraintes liées à l'élevage ! Ah, M. Jones, que l'avenir s'annonce brillant... Et c'est grâce à vous !
- Attendez, comment ça ? Je ne comprends pas...
- Et modeste avec ça, sourit M. Chapman, c'est vraiment magnifique. Allons M. Jones. Nous savons tous les deux que vous n'êtes pas un comptable ordinaire, vous n'auriez pas tenu jusqu'ici sinon.
- Eh bien... Au cours de ma carrière, j'ai bien remarqué qu'il y avait quelques anomalies, parfois très importantes, mais je les ai toujours signalées à ma hiérarchie... Qu'aurais-je dû voir ? Le département scientifique de l'entreprise a toujours eu d'importantes ressources, ça n'a jamais été un secret.
- Alors comme ça vous n'avez jamais su quels étaient nos objectifs ? Sans importance, dit Chapman en chassant d'un geste de la main une mouche imaginaire, je vais vous les expliquer en termes simples. Nous avons plusieurs points à respecter. Le premier est de créer une accoutumance. Une assuétude. Dès la première ingestion, le client doit devenir dépendant de notre produit, afin d'éliminer toute la concurrence. Enfin, ça c'était il y a des décennies, cela fait bien longtemps que nous sommes les seuls sur le marché de l'alimentation. Le second point consiste à empoisonner chacun de nos produits. Oh ! je vous vois venir, il ne s'agit pas de tuer tout le monde d'un coup, non, mais, par exemple, de créer des grains cancérigènes. Grains qui seront ingérés par le consommateur ainsi que par le bétail, ce qui fait que toute la chaine alimentaire est concernée. Le troisième est de maintenir tout secret. Ce qui relativement simple, puisque chacun de nos départements travaille de manière indépendante, et n'a donc aucun contact avec les autres. Ceux qui inventent les graines modifiées ne sont pas les mêmes que ceux qui les produisent en masse, et encore moins ceux qui les plantent.
Devant l'air désemparé de M. Jones, terminant son verre de cognac, comme pour digérer tout ce qu'il venait d'entendre, le directeur continua.
- Grâce à vous, M. Jones, grâce à votre travail, nous avons pu mener une merveilleuse aventure ! Régler la vie des gens, ajouter un soupçon de maladie cardiaque, un zeste de cancer, pour être certain que personne n'atteindrait les septante ans. Réguler l'espérance de vie humaine, ce qui était avant un grand rêve est aujourd'hui réalité. De cette manière, nous pouvons garder une population active toujours plus nombreuse, toujours productive, et une population mondiale stable, sans le moindre danger pour la planète. Les humains vivant en parfaite autonomie et de manière entièrement durable, c'est un rêve réalisé, et pourtant...
- Et pourtant, je suis là, sourit M. Jones, et vous vous demandez comment, pas vrai ?
- Vous lisez dans mes pensées ! Expliquez-moi, je vous prie.
- C'est tout simple. Avant d'entamer des études de comptabilité, j'étais agriculteur. Puis, en voyant que la coopérative à laquelle je vendais mes produits allait de moins en moins bien, je me suis réorienté. J'ai très bien fait d'ailleurs, puisqu'elle a été entièrement dissoute l'année où j'ai commencé à travailler ici. Donc j'ai toujours cultivé chez moi tout ce dont j'avais besoin. Et puisque j'ai toujours eu un petit appétit...
- Etonnant, ce n'est pas noté dans votre dossier.
- Parce que je ne l'ai jamais dit. Pensez-donc, à l'époque j'avais cru qu'on pourrait considérer ça comme de l'espionnage industriel. Vous n'étiez encore qu'un gamin dans ces années-là, vous ne vous en souvenez peut-être pas, mais de nombreuses personnes ont été licenciées d'ici simplement pour avoir travaillé ailleurs avant.
- Comme c'est curieux, ce n'est donc pas grâce à une perspicacité exceptionnelle que vous avez vécu si longtemps, mais simplement parce que nous avions une politique trop sévère envers notre personnel. Vraiment curieux. Et si excitant, je sens que je vais lancer une nouvelle politique de recherche au cas où d'autres employés seraient dans votre cas. Je vous remercie infiniment, M. Jones.
- Bien... J'espère que vous n'aviez rien prévu contre moi, je ne dirai jamais rien, je vais juste vivre ma vie paisiblement sans jamais en parler à personne, vous avez ma parole, je ne demande rien d'autre.
- Vous ne m'avez pas compris M. Jones. Je ne m'inquiète pas du fait que vous révéliez ceci à qui que ce soit, puisque tout le monde vous prendrait pour un fou. Non. Mais dans ma vision du monde, et dans celle de tous nos gouvernements, il faut un maximum de la population active au travail, afin d'avoir la meilleur économie possible. Sans cela, le monde court à sa perte. Non non M. Jones, la retraite que vous avez prise est définitive, croyez le bien, nous ne pouvons pas nous permettre de relâcher un inactif dans la nature.
- Comment ça ? Vous allez m'abattre ? A mon âge ?
- Oh je ne dirais pas ça ! Pas de cette manière voyons, ça semble tellement cruel... Rassurez-vous, ça sera tout à fait naturel. D'ailleurs, de mon point de vue, ça pourrait aussi bien être un suicide involontaire. Le cognac. Les raisins qui ont été utilisés pour sa fabrication ont créé une dose de substance augmentant les risques cardio-vasculaires mille fois supérieure à la normale. Vous ne vous êtes pas étonné que je n'en prenne pas ? Vous n'êtes décidément pas aussi brillant que je le pensais.
M. Jones regarda autour de lui, paniqué, ne sachant que faire, puis revint sur le directeur qui n'avait cessé de le fixer.
- Je vous l'ai dit, fit Chapman avec un clin d'œil, je m'occupe de tout. Attention M. Jones, vous allez ressentir une vive douleur au bras gauche dans cinq, quatre, trois, deux, un...

 

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