Carlos Nunez  (Musique) posté le lundi 23 janvier 2012 01:29

Je l'avoue bien humblement, je ne connais pas le quart de la moitié du huitième de la carrière de cet homme. Mais de temps en temps, j'écoute par hasard une de ses chansons, et à chaque fois je me demande pourquoi je ne l'écoute pas plus souvent... Celle ci est mon dernier coup de coeur, le début me faisant fort penser au Pogues. Et les Pogues, c'est bien.

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L'utilité du néant  (Rubrique-à-brac) posté le dimanche 22 janvier 2012 02:31

« In joy and sorrow, my home's in your arms ». La même musique qui passe en tête, les mêmes mots qui se répètent, ceux qui sonnaient déjà faux il y a des années, mais que je crois toujours vrais. Je tire sur la clope qui reste dans le cendrier. Je ne fume pas, mais dans mes histoires, je suis toujours accompagné d'une cigarette. Sans doute parce qu'elle me représente ; l'utilité du néant. Le temps qui passe et qu'on regarde couler, s'évaporer, sans autre raison à son existence que le plaisir de le voir s'envoler. Mais on s'en veut de ne rien faire. Et comme la culpabilité vient envahir l'être de celui qui fume, le goudron s'installe dans les poumons. C'est sans doute pour ça que je ne fume pas. L'inaction ne me cause aucun regret. Les regrets sont pour les morts, du moins c'est ce que dit ma pierre.
« L'homme en noir fuyait à travers le désert, et le Pistolero le suivait ». Personne ne fera jamais un meilleur début. Le but, la quête, tout est écrit en une ligne, tout est raconté, le reste pourrait paraître futile. C'est ce qu'on veut tous. Un but, une quête, quelque chose qui nous démarque des autres, être exceptionnel, se sentir indispensable. Au final, cette quête est vide de sens, si l'on n'apprécie pas le voyage, car la destination reste la même, et le monde se débrouillera toujours sans nous. Apprécier le train, tant mieux s'il est en retard.
« Ploc, ploc ». Une goutte, puis l'autre, une seconde qui passe, où je me demande pourquoi la suivante sera meilleure que celle ci, pourquoi demain vaudra la peine de se lever, pourquoi un nouvel an sera préférable au précédent.
« Happiness is the road ». Le bonheur est la route, la route est le bonheur. Et si ce qu'on vivait, dans son entièreté, n'était que du bonheur, sous différentes facettes. Que le bonheur, la tristesse, la joie et l'amertume ne soient qu'une partie des sentiments, le tout vaudrait-il la peine de vivre ?
« Maybe I'm just the road, dreaming that I walk ». Je suis la route. Je suis le monde. Rien n'est vrai si ce n'est ce que je perçois. Rien n'est plus important que ma vie, car c'est la seule que j'ai. Et rien ne vaut plus que mes amis, qui me tendront la main si je veux me lever.
« We are all connected ». Nous sommes tous reliés. Ce qui m'arrive affecte l'autre. Je ne peux pas respirer sans arbres, ils ne peuvent vivre sans mon air. Je ne peux pas rendre les autres heureux, pas plus qu'ils ne peuvent me rendre ma joie si je n'en ai pas envie. Mais je peux les influencer, insuffler une brise à ceux qui sont en terre pour leur donner envie d'ouvrir les yeux.
« Vois la Tortue comme elle est ronde, sur son dos repose le monde ». C'est plus facile de vivre si l'on n'a pas le monde sur nos épaules, si quelqu'un d'autre le porte. Je ne suis pas indispensable, pas plus que personne d'autre. Quelqu'un est là pour moi, ou peut-être que pas, mais je ne peux pas aider ceux qui veulent rester à terre, pas plus qu'on ne me réveillera si j'ai les yeux clos. Laisser ceux qui choisissent de rester sous la terre, peut-être auront-ils envie un jour de se réveiller.
Les regrets sont pour les morts, il est l'heure de quitter la boue et de se lever. Apprécier ce que j'ai, et aller me coucher. Me reposer, enfin, l'apprécier sans regret. Me relever demain, tomber et être soulagé. Sourire en me relevant.

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L'Entreprise  (Textes) posté le samedi 02 juillet 2011 21:23

L'Entreprise

M. Jones, comme tous ceux qui avaient fêté avant lui leur septante-cinquième anniversaire, profitait de la fête de départ à la retraite organisée par l'entreprise. Les hommes autour, habillés comme lui de costumes bruns en laine, certains portant un chapeau masquant une calvitie soit naissante soit parfaitement accomplie, le félicitaient. Bien sûr, M. Jones n'en connaissant pas le huitième, se doutait qu'ils étaient surtout heureux d'être payés une après-midi à boire quelques coupes de champagne. Tout de même, cette petite réception était une rudement bonne idée. Et plaisante. M. Jones avait été certain qu'il n'était qu'un pion dans cette gigantesque entreprise, mais il était heureux de constater qu'elle gardait malgré tout un caractère fort humain.
En y repensant, il n'avait assisté qu'à peu de fêtes de ce genre. Un instant, il se demanda pourquoi on célébrait si peu souvent les départs des collègues, mais le champagne l'avait rendu trop gaillard pour qu'il s'attarde sur des pensées négatives.
- Félicitations mon vieux, excellent boulot que vous avez fait, vraiment ! » lui lança un travailleur dont il avait oublié le nom. Mais ce n'était pas sa faute. Vous savez, les collègues dans une pareille entreprise, ça va, ça vient ; au fil des années on n'y fait plus attention. Pendant une bonne demi-heure, il continua à parler avec les uns et les autres, sachant parfois à qui il s'adressait, et parfois non.
- M. Jones, c'est le grand jour aujourd'hui, vous allez voir le grand patron. » fit une voix dans son dos. Un homme en costume blanc, qui avait l'air d'avoir quarante ans, souriant, l'invitait à le suivre. Ils quittèrent la grande pièce sous les applaudissements des hommes en costume et des femmes en tailleur, tous plus souriants les uns que les autres.
Après quelques couloirs, ils arrivèrent dans une pièce aussi lumineuse que luxueuse, où les attendaient un homme à l'apparence jeune, portant un magnifique costume beige, une fine moustache, et une raie coupant en deux parts égales sa coiffure gominée.
- Ah ! M. Jones ! Quel plaisir de vous rencontrer enfin ! Vous savez, vous avez abattu un travail formidable ici. Vous ne pouvez pas savoir le nombre de fois qu'on m'a parlé de vous, et voilà que je peux enfin mettre un visage sur votre nom. Vous me paraissez bien plus jeune que je l'imaginais, toutes mes félicitations !
- Eh bien... Merci, répondit M. Jones, mais je vous rends le compliment. Vous êtes bien jeune pour diriger tout ce monde, s'il y a quelqu'un à féliciter, c'est vous.
- Allons allons M. Jones, plus de flatteries. Vous n'aurez pas de meilleure place demain, il n'est plus nécessaire d'user de langue de bois. Mais je vous en prie, je manque à toutes les convenances, prenez place.
M. Jones s'assit dans le fauteuil le plus luxueux qu'il eut vu de sa vie. Rien que pour ça, pensa-t-il, il aurait mieux valu tenter de monter en grade au lieu de rester petit comptable.
- Installez-vous confortablement, invita M. Chapman en servant un verre d'un cognac excessivement cher, je m'occupe de tout.
Des baffles aux quatre coins de la pièce sortait la voix de Franck Sinatra, diffusant une ambiance détendue, amplifiée par la mollesse des sièges.
- Ah ! Mon cher M. Jones, la science est véritablement une chose merveilleuse. Savez-vous par exemple que nos chercheurs ont réussi à créer des poissons à plumes pouvant voler sur plus de mille mètres ? Bien sûr, il y a quelques problèmes, comme le fait qu'ils doivent régulièrement retourner sous l'eau pour respirer, à cause des branchies, mais tout de même... Quel exploit ! Et encore, ce n'est qu'un début. Imaginez-vous, quand nous pourrons programmer les noyaux cellulaires, modifier tous les chromosomes, nous ferons exactement ce que nous voudrons. Imaginez-vous. Une immense salle où ne se développera que du muscle animal. De n'importe quel animal d'ailleurs. Le but de toutes ces cellules ne sera pas de créer un individu, mais simplement de se multiplier à l'infini. De quoi éliminer toutes les contraintes liées à l'élevage ! Ah, M. Jones, que l'avenir s'annonce brillant... Et c'est grâce à vous !
- Attendez, comment ça ? Je ne comprends pas...
- Et modeste avec ça, sourit M. Chapman, c'est vraiment magnifique. Allons M. Jones. Nous savons tous les deux que vous n'êtes pas un comptable ordinaire, vous n'auriez pas tenu jusqu'ici sinon.
- Eh bien... Au cours de ma carrière, j'ai bien remarqué qu'il y avait quelques anomalies, parfois très importantes, mais je les ai toujours signalées à ma hiérarchie... Qu'aurais-je dû voir ? Le département scientifique de l'entreprise a toujours eu d'importantes ressources, ça n'a jamais été un secret.
- Alors comme ça vous n'avez jamais su quels étaient nos objectifs ? Sans importance, dit Chapman en chassant d'un geste de la main une mouche imaginaire, je vais vous les expliquer en termes simples. Nous avons plusieurs points à respecter. Le premier est de créer une accoutumance. Une assuétude. Dès la première ingestion, le client doit devenir dépendant de notre produit, afin d'éliminer toute la concurrence. Enfin, ça c'était il y a des décennies, cela fait bien longtemps que nous sommes les seuls sur le marché de l'alimentation. Le second point consiste à empoisonner chacun de nos produits. Oh ! je vous vois venir, il ne s'agit pas de tuer tout le monde d'un coup, non, mais, par exemple, de créer des grains cancérigènes. Grains qui seront ingérés par le consommateur ainsi que par le bétail, ce qui fait que toute la chaine alimentaire est concernée. Le troisième est de maintenir tout secret. Ce qui relativement simple, puisque chacun de nos départements travaille de manière indépendante, et n'a donc aucun contact avec les autres. Ceux qui inventent les graines modifiées ne sont pas les mêmes que ceux qui les produisent en masse, et encore moins ceux qui les plantent.
Devant l'air désemparé de M. Jones, terminant son verre de cognac, comme pour digérer tout ce qu'il venait d'entendre, le directeur continua.
- Grâce à vous, M. Jones, grâce à votre travail, nous avons pu mener une merveilleuse aventure ! Régler la vie des gens, ajouter un soupçon de maladie cardiaque, un zeste de cancer, pour être certain que personne n'atteindrait les septante ans. Réguler l'espérance de vie humaine, ce qui était avant un grand rêve est aujourd'hui réalité. De cette manière, nous pouvons garder une population active toujours plus nombreuse, toujours productive, et une population mondiale stable, sans le moindre danger pour la planète. Les humains vivant en parfaite autonomie et de manière entièrement durable, c'est un rêve réalisé, et pourtant...
- Et pourtant, je suis là, sourit M. Jones, et vous vous demandez comment, pas vrai ?
- Vous lisez dans mes pensées ! Expliquez-moi, je vous prie.
- C'est tout simple. Avant d'entamer des études de comptabilité, j'étais agriculteur. Puis, en voyant que la coopérative à laquelle je vendais mes produits allait de moins en moins bien, je me suis réorienté. J'ai très bien fait d'ailleurs, puisqu'elle a été entièrement dissoute l'année où j'ai commencé à travailler ici. Donc j'ai toujours cultivé chez moi tout ce dont j'avais besoin. Et puisque j'ai toujours eu un petit appétit...
- Etonnant, ce n'est pas noté dans votre dossier.
- Parce que je ne l'ai jamais dit. Pensez-donc, à l'époque j'avais cru qu'on pourrait considérer ça comme de l'espionnage industriel. Vous n'étiez encore qu'un gamin dans ces années-là, vous ne vous en souvenez peut-être pas, mais de nombreuses personnes ont été licenciées d'ici simplement pour avoir travaillé ailleurs avant.
- Comme c'est curieux, ce n'est donc pas grâce à une perspicacité exceptionnelle que vous avez vécu si longtemps, mais simplement parce que nous avions une politique trop sévère envers notre personnel. Vraiment curieux. Et si excitant, je sens que je vais lancer une nouvelle politique de recherche au cas où d'autres employés seraient dans votre cas. Je vous remercie infiniment, M. Jones.
- Bien... J'espère que vous n'aviez rien prévu contre moi, je ne dirai jamais rien, je vais juste vivre ma vie paisiblement sans jamais en parler à personne, vous avez ma parole, je ne demande rien d'autre.
- Vous ne m'avez pas compris M. Jones. Je ne m'inquiète pas du fait que vous révéliez ceci à qui que ce soit, puisque tout le monde vous prendrait pour un fou. Non. Mais dans ma vision du monde, et dans celle de tous nos gouvernements, il faut un maximum de la population active au travail, afin d'avoir la meilleur économie possible. Sans cela, le monde court à sa perte. Non non M. Jones, la retraite que vous avez prise est définitive, croyez le bien, nous ne pouvons pas nous permettre de relâcher un inactif dans la nature.
- Comment ça ? Vous allez m'abattre ? A mon âge ?
- Oh je ne dirais pas ça ! Pas de cette manière voyons, ça semble tellement cruel... Rassurez-vous, ça sera tout à fait naturel. D'ailleurs, de mon point de vue, ça pourrait aussi bien être un suicide involontaire. Le cognac. Les raisins qui ont été utilisés pour sa fabrication ont créé une dose de substance augmentant les risques cardio-vasculaires mille fois supérieure à la normale. Vous ne vous êtes pas étonné que je n'en prenne pas ? Vous n'êtes décidément pas aussi brillant que je le pensais.
M. Jones regarda autour de lui, paniqué, ne sachant que faire, puis revint sur le directeur qui n'avait cessé de le fixer.
- Je vous l'ai dit, fit Chapman avec un clin d'œil, je m'occupe de tout. Attention M. Jones, vous allez ressentir une vive douleur au bras gauche dans cinq, quatre, trois, deux, un...

 

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Le petit chaperon rouge  (Légendes) posté le mardi 29 mars 2011 19:36

Une fois n'est pas coutume, voici une nouvelle écrite par ma soeur, pour un de ses cours. Je l'ai trouvée pas mal du tout.

 

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Claire mit son manteau et ferma la capuche autour de sa tête. Il faisait déjà nuit noire dehors, mais elle n’avait pas le choix ; il lui fallait arriver avant neuf heures chez sa grand-mère qui habitait à cinq kilomètres de chez elle. Elle n’en aurait pas pour plus d’une heure. S’ils avaient habité en ville, sa mère ne l’aurait jamais laissée sortir, mais ils en étaient loin et il ne se passait jamais rien dans leur petite région tranquille.

Elle se mit donc en route et, passé un kilomètre, Claire décida de couper par la forêt ; elle la connaissait comme sa poche et cela lui permettrait de gagner cinq minutes. Sa grand-mère serait heureuse de recevoir ses médicaments plus tôt.
Elle n’avait pas fait un second kilomètre avant d’entendre des bruits de brindilles et de branches qui se cassaient. Des bruits bien normaux en forêt, mais qui inquiétaient celle qui n’avait pas encore dix ans et qui avait pour plafond une nuit étoilée et une lune qui était aussi ronde qu’un trente-trois tours. Elle se dit qu’elle ne courait aucun risque puisqu’il n’y avait plus rien de dangereux dans ces forêts et que les sangliers n’étaient pas agressifs en cette saison. Néanmoins, toutes ses pensées raisonnées ne parvenaient pas à calmer ce mauvais sentiment qu’elle ressentait au cœur de son ventre.
Elle eut une réelle surprise lorsqu’elle aperçut la silhouette d’un homme trapu sur le milieu du chemin. Lorsqu’elle s’approcha, et sans doute à cause d’un mauvais reflet de la lune, elle crut voir des iris jaunes dans les yeux de l’inconnu.
- Bonsoir Claire » lança l’homme lorsqu’elle passa devant lui, d’une voix qui rassura instantanément la fillette.
- Bonsoir monsieur » dit-elle d’une voix bien plus timide « Qu’est-ce que vous faites ici ? » continua-t-elle.
- J’observe, j’écoute ce que la forêt me raconte. Ce soir, elle m’a dit que tu viendrais, que tu aurais peur et que tu aurais besoin d’être rassurée.
- Elle vous a dit tout ça ? » s’étonna la fillette
- Tout ça et même bien d’autres choses » répondit l’inconnu en souriant. Mais son sourire était caché par une large barbe qui mangeait presque tout le visage de l’inconnu. « Elle m’a dit que pour que tu sois rassurée, tu aurais besoin d’un jeu. Ca te dit ? »
Sans attendre une réponse de la fillette qui aurait été positive, il enchaina : « Je te propose une course. Le premier arrivé chez ta grand-mère gagne. Tu prendras le chemin et je passerai par les bois ; ainsi, nous aurons deux chemins différents et nous saurons qui de nous deux est le plus rapide. Tu es d’accord ? »
Les yeux de Claire brillaient d’excitation ; elle avait toujours été la plus rapide et elle aurait bien voulu gagner contre un adulte, d’autant qu’en restant sur le chemin, elle n’aurait aucune chance de trébucher. Elle accepta donc, et chacun s’en fut. L’air sifflait dans ses oreilles, la peur avait quitté son estomac, et elle fixa tant le bout du chemin qu’elle ne remarqua pas les énormes enjambées de l’autre avant de disparaitre dans les ombres.
Ses jambes lui faisaient mal, et elle respirait difficilement lorsqu’elle arriva à proximité de la maisonnette éloignée de sa grand-mère. Elle vérifia de la main que les médicaments que sa maman lui avait donnés étaient dans sa poche puis expira bruyamment, soulagée d’en avoir fini avec la course et heureuse de voir que personne ne se trouvait près de la maison. Elle avait gagné.
En passant devant la fenêtre, elle vit que sa grand-mère était allongée sur son lit et, afin de ne pas la déranger, utilisa la clé qui était toujours cachée dans le pot de fleurs pour ouvrir la porte. Ce n’est que lorsqu’elle la referma et qu’elle tourna la tête qu’elle trouva que quelque chose ne tournait pas rond. Ce n’est qu’en entrant dans la chambre qu’elle vit le sang dans le lit et sur les murs. Ce n’est qu’en voyant l’homme, ses yeux aux iris jaunes, ses mains pourvues de griffes, ses bras couverts de poils et sa bouche sertie de rasoirs que le petit chaperon rouge se mit à hurler. Mais au milieu de la forêt, il n’y avait que les arbres pour l’entendre.

 

Bénédicte Snyers, 29/03/2011

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Neuvième chapitre  (Histoire en cours (Cyriaque le mage)) posté le dimanche 18 avril 2010 22:08

Une autopsie devait se pratiquer de manière rigoureuse. Surtout avec un cadavre dans cet état, encore relativement frais et en bonne condition. C’est pour cette raison qu’il avait préféré dormir avant ; il avait besoin de toutes ses facultés intellectuelles pour ne commettre aucune erreur. Cyriaque savait que les découvertes seraient peu communes, et était préparé à tout, ou presque. Ayant acquis ses connaissances des plus grands savants de la capitale, la seule chose dont il était certain était qu’il obtiendrait de bien meilleurs résultats que n’importe quel médecin de la Congrégation. C’était pour cette raison, et pour elle seule, qu’il avait décidé de ramener le corps chez lui.
Tout son matériel était disposé aux endroits stratégiques, et dans l’ordre dans lequel ils devaient être utilisés. Une petite lame très aiguisée pour ouvrir du bas de la gorge jusqu’au pubis, une autre pour enlever le cuir chevelu, et enfin une scie pour ouvrir la boite crânienne. Le mage n’était pas friand de cet exercice, il ne le pratiquait qu’avec une once de dégout, mais il l’oubliait le temps de l’examen.
Avant de commencer, il procédait à un examen général, sommaire, du corps. En général, une des parties les plus délicates, même s’ils avaient, cette fois, déplacé le cadavre sans ménagement, était de déshabiller l’homme sans faire disparaitre d’éventuels indices. Cette fois-ci, la tâche la plus ardue était d’enlever un à un les vêtements sans crier de surprise.
Lorsqu’il enleva la botte de l’homme dont il ne connaissait que le rang, Cyriaque écarquilla les yeux d’une réelle surprise. Au lieu d’être pourvue de cinq phalanges, la jambe se terminait avec un ersatz de doigt, unique et énorme, prenant toute la largeur du pied. Les ongles étaient tombés, à l’exception d’un seul, mais on pouvait encore observer la soudure effectuée entre les orteils. Le magicien remarqua également qu’un muscle, comme il l’avait remarqué pour le sauromorphe des égouts, avait été développé à l’endroit de la cheville, sous le tarse.
Le reste du corps n’avait rien d’anormal, du moins de manière visible, hormis une musculature exceptionnellement développée. Des bras de cette taille étaient semblables à ceux qu’on montrait comme des monstres dans les foires, ce qui laissa penser à Cyriaque que l’apprenti sorcier qu’il poursuivait avançait rapidement. Le capitaine de la Congrégation devait, sans aucun doute, être un homme puissant avant sa disparition, mais pas à ce point.
La poitrine avait été percée de part en part par ce qui ne pouvait être qu’une épée fine, peut-être un fleuret. Le poignard était exclu, puisque la lame, plus longue avait troué, en son plein centre, l’ouroboros des Sept brodé sur le dos du vêtement. L’homme avait sans doute dû avoir les mains et les pieds liés pour être frappé de manière aussi précise.
Cyriaque, sans aucune forme de cérémonie, enfonça la lame aiguisée à l’extrême sous la trachée du haut gradé. La peau, décontractée comme tout le reste du corps, n’opposait aucune résistance, même lorsque le couteau se mit à ripper sur la première côte. Tout le processus nécessitait une attention constante, y compris en passant sur les muscles abdominaux, pour éviter de les abimer par inadvertance.
Ce que le magicien vit le rassura. Aucun des organes internes, du foie aux poumons en passant par les reins, n’avaient été touchés, ce qui signifiait que celui qu’il pourchassait n’avait pas encore compris pourquoi ses créations étaient vouées à l’échec. Augmenter le volume des muscles permettait de donner une grande force ou une meilleure agilité, mais si le corps ne disposait pas des ressources nécessaires, en sang et en oxygène, il ne pouvait pas utiliser complètement ses capacités. Pire encore, la mauvaise répartition du sang dans le corps due aux changements affaiblissait considérablement l’individu. Et tant que son adversaire caché n’aurait pas compris comment résoudre le problème, il y aurait un bon moment de répit. Sans doute Cyriaque pourrait-il le localiser et l’arrêter avant que les dégâts ne soient trop importants.
Avant de procéder à ce qu’il avait coutume d’appeler « la charcuterie », la découpe du crâne, en opposition à la grande boucherie qui venait d’avoir lieu, le magicien procéda à la lecture de la mémoire du mort. Il était impératif pour lui de l’effectuer avant l’analyse du cerveau pour éviter toute détérioration.
Il vit le plafond de La Potence, des passants dans la rue qui ne remarquaient rien, un soupirail qui sortait des égouts, puis ses murs recouverts de déchets, un homme au visage caché par l’obscurité qui laissait libre cours à sa déception, et le noir complet.
Malgré toutes ses précautions, il y avait une chose que Cyriaque n’avait pas prévue. Un coup de Claire sur le heurtoir de la porte d’entrée. Le mage ne réfléchit pas, recouvrit le mort d’un drap et y rangea également l’ensemble des outils qu’il avait utilisés. Il sortit de la pièce et ouvrit la porte dans le hall d’entrée. L’avantage de cette maison était que personne ne pouvait dépasser le stade du hall d’entrée s’il n’y était pas invité. Peu importait la porte ouverte, l’indésirable se retrouvait invariablement face à la sortie, comme une victoire de la magie sur la logique qui suggérait une demeure assez banale d’extérieur. Néanmoins, deux protections valaient mieux qu’une, c’est pourquoi il avait décidé de recouvrir le cadavre du capitaine.
- Je t’ai amené du thé au gingembre, pour me faire pardonner. Pour les allusions sur ton âge… et avoir laissé entrer les soldats. Ca va mieux la tête ? »
Cyriaque prit un air faussement indigné avant de répondre.
- Très bien oui, il en faut plus pour m’avoir. Mais tu crois sincèrement que c’est avec un peu de thé que je vais oublier ce qui s’est passé ?
- Bien sûr que non. Mais pour me faire pardonner, j’ai décidé de te prévenir de quelque chose qui devrait t’intéresser. Il y a un chasseur sur la place Rauros qui a capturé une wyverne. Et pas une jeune, une vraie adulte. Quand j’ai entendu ça, je me suis souvenu de l’intérêt que tu portes à ces bestioles. Je les trouve tout simplement horribles, mais si ça peut te faire plaisir… Tu m’accompagnerais pour aller la voir ? »
Le mage réfléchit un instant. L’autopsie n’était pas terminée, mais le corps était à l’abri de toute détérioration là où il était. Bien sûr, le plus intelligent et le plus sûr aurait été de la terminer séance tenante, mais le corsage plus qu’ouvert de la rihile finit de le décider.
- C’est d’accord. Et puis si ça peut t’apprendre à les connaître un peu… Patiente un moment, que j’aille déposer le thé dans la cuisine. »
Il s’empressa de le jeter dans un pot, puis dans la salle où était caché le cadavre et décida de le geler entièrement, afin d’empêcher tout ce qui pouvait activer la décomposition, y compris les bactéries. Le sort qu’il avait jeté tiendrait pendant plus de six heures, ce qui lui laisserait largement assez de temps.
Mais avant de rejoindre la rihile, il fit un détour par la chambre, enfila une chemise bleu marine à la place de sa tunique de travail et s’aspergea d’un parfum à l’odeur discrète de miel. Il avait beau être l’être le plus âgé de la ville, parfois il se sentait l’esprit de l’adolescent qu’il avait été. Un œil dans le miroir l’assura de sa coiffure, et, ainsi vêtu, personne n’aurait pu lui résister. Personne sauf Claire.
- Prêt en si peu de temps ? Je comprends pourquoi tant d’humaines envient les magiciennes, si elles ont les mêmes techniques que toi, elles doivent être les plus belles femmes de la ville sans le moindre effort.
- J’imagine qu’elles doivent être rebutées par la dureté quasiment légendaire de l’enseignement. Tu sais, il faut sept fois plus de temps que n’importe quel apprentissage normal. Et certains, mal préparés ou inconscients, en meurent même parfois. Mais allons-y, avant que la wyverne ne s’envole. »
Il ferma la grande porte de chêne, regarda la grande maison de pierre grise avec une légère inquiétude, puis ils se mirent à marcher. Le jardin du magicien était réputé dans toute la ville pour être le plus beau de la ville, malgré sa petite taille. Les lys côtoyaient les azalées taillés au millimètre, tandis que de rares orchidées apportaient des formes inhabituelles afin de diversifier à la fois les tons et l’aspect. L’ensemble laissait une impression différente pour chaque spectateur, certains y voyaient des dessins, d’autres étaient simplement attirés comme des abeilles par le mélange de couleurs et de formes, mais il faisait l’unanimité. Et contrairement à d’autres, il n’avait jamais été saccagé, puisque personne, même le plus fou des désespérés, n’aurait osé s’en prendre directement à l’homme le plus puissant d’Amer. C’est pourquoi, sans inquiétude, il décida de laisser le portail ouvert sur son passage.
Ils marchèrent tous deux, sans vraiment communiquer, comme le vieux couple qu’ils n’étaient que dans les rêves du mage, vers la place Rauros en marchant dans les grandes rues baignées de soleil. L’été était doux, un peu trop frais pour la plupart, même si cela avait peu d’importance pour Cyriaque, adaptant chaque fois le temps à ses humeurs, mais il aimait voir la lumière du soleil darder cette ville qu’il connaissait si bien. Les passants défilaient, la garde de la Congrégation se moquait. Au cours de leur marche, ils entendaient les enfants toujours enthousiasmés par la créature qu’ils étaient allés découvrir.
Les wyvernes étaient des créatures rares. Les seuls animaux qui pouvaient donner une vague idée de ce qu’étaient les dragons, ces grands lézards cracheurs de feu qui n’existaient que dans les vieux mythes racontés au coin de l’âtre. Le mage en avait vu plus d’une dans sa vie, mais chacune était différente, tant physiquement que mentalement, ce qui en faisaient des êtres particulièrement intéressantes à observer.
La place Rauros sur laquelle ils venaient d’arriver était noire de monde. Comme à l’habitude. Les étals des marchands ambulants, qui ne resteraient pas plus de deux semaines, encombraient l’extérieur de la place, alors que le centre était ce jour là occupé par une grande cage en acier. De la cage, la wyverne se faisait entendre, alors que la foule attroupée autour écoutait attentivement le récit du chasseur, un rihil de taille plutôt moyenne, qui l’avait capturée. Ce dernier, avec de nombreux détails, de grands gestes et une voix alternant les murmures mystérieux et les cris de surprise, expliquait comment il avait défié la wyverne, menaçant une noble jouvencelle, par un regard froid, avant de l’attraper sans autre arme que sa force et son agilité. Les badauds buvaient ses paroles, ne se rendant pas compte de l’énormité du propos.
La bête qui était enfermée mesurait plus de cinq mètres de long, avait une queue dont la pointe était plus acérée qu’un rasoir, et quatre rangées de dents qui auraient fait pâlir de jalousie le chef d’une meute de loups. Qui plus est, ces lézards géants n’avaient attaqué que très rarement des humains ou des elfes, préférant de loin les ozerannes pour leur goût et la facilité à attraper ces gros oiseaux.
En passant devant une taverne enfumée, exclusivement réservée aux hobbits au vu de la hauteur du plafond, Cyriaque aperçut Sulyan qui lui fit un signe de la main, sitôt rendu par un sourire sincère, avant que l’un poursuive la bière qu’il était en train de déguster et l’autre le chemin vers la cage.
 Ironiquement, une amulette en noisetier avait été placée sur le verrou afin de protéger l’acier des attaques magiques. Celui l’avait mise devait être un ignorant complet, puisque le noisetier n’avait aucune capacité particulière, pas plus que les wyvernes dont les compétences magiques avaient toujours été nulles. En revanche, les cinq gardes et le lieutenant de la Congrégation qui les accompagnaient étaient nettement plus menaçant. Néanmoins, en reconnaissant Claire, ils les laissèrent approcher là où aucun spectateur n’aurait pu aller.
En arrivant devant elle, la jeune femme, qui n’avait encore jamais vu pareille créature, fut frappée par la taille de sa tête, de la taille d’une demi-roue de charette. Le magicien put remarquer à son expression qu’elle était passée du dégout à la fascination, un chemin, déjà entamé en ayant vu le reflet presque brillant du soleil sur les écailles d’un vert émeraude, et qui s’acheva à la vue des membranes de peau  qui servaient d’ailes à l’animal. Grâce à ces dernières, les wyvernes pouvaient voler sur de longues distances, mais restaient beaucoup plus lentes que la plupart des oiseaux.
La créature tournait en rond, se mettait à grogner, à crier, émettant des sons qui évoquaient le brame du cerf croisé avec les cris des serpents du sud de la région Oriod. Quelque chose n’allait pas, Cyriaque le sentit, et se mit à écouter attentivement les glapissements de l’animal.
- Faim. Faim. Tellement faim. » émit la wyverne dans son langage sifflant et rocailleux.
- Je sais. Mais fais attention à ce que tu prépares. Si tu arrivais à sortir, tu seras étripée sans avoir une seule chance de t’en sortir. » Son parler n’était pas parfait, puisque ce langage privilégiait les phrases aux structures simples, mais il était tout à fait compréhensible, ce qui étonna la bête écailleuse. Ceux qui savaient parler sa langue, même parmi les magiciens, elle les avait comptés sur sa première rangée de dents.
- Enfin ! » répondit l’animal, « Tu comprends. Pas mangé depuis des mois. Faim. La cage casse pas.
- Je sais, j’ai vu. C’est un acier très résistant, qu’on ne trouve pas à Sareth… Reste tranquille pour le moment, je vais aller voir ce que je peux faire. »
Cyriaque s’adressa directement à celui qui avait capturé l’animal. Par ailleurs, malgré le récit qu’il avait fait quelques instants plus tôt sur l’héroïque capture, le mage le soupçonnait fort de l’avoir simplement endormie avec un appât avant de l’encager. Un simple coup de chance. Mais la réponse qu’il reçut fut sans appel, et il fut tourné en dérision devant la foule ; personne ne comprenait pourquoi il aurait fallu nourrir un animal qui, selon eux, n’aurait pas hésité à les dévorer à la première occasion.
Le magicien sut que la cause était perdue et eut une idée. Risquée pour l’animal, mais c’était la famine qui l’attendait s’il n’agissait pas. Il demanda son aide à Claire, qui accepta presque sans hésiter en comprenant la situation. L’animal avait beau avoir l’air dangereux, elle croyait le mage lorsqu’il lui disait que le reptile géant l’était moins que la moitié des gens qui peuplaient Amer.
Cyriaque fit un signe de la tête à l’adresse de la wyverne, et celle-ci se mit à secouer ses ailes fermées depuis des mois, puis ouvrit sa gueule de manière horrible pour émettre un rugissement qui fit reculer d’un bon pas l’ensemble des spectateurs. Sous leurs yeux horrifiés, elle se jeta en avant, une première fois, puis une deuxième, et encore une troisième, provoquant à chaque fois un mouvement de recul de la masse. Pendant ce temps, Claire tournait sa main dans le vide, dévissant les boulons qui serraient la large porte. Le magicien avait pensé que si c’était lui qui avait effectué ces gestes, quelqu’un l’aurait vu faire, et il aurait été accusé d’avoir ouvert la porte. Alors que personne ne soupçonnerait jamais la jeune rihile.
La cage, construite dans l’acier le plus résistant de tout Sareth, n’aurait normalement dû montrer aucune faiblesse, même face à la violence du choc. C’est pourquoi tout le monde fut surpris lorsque la porte sortit de ses gonds.
- Que tout le monde dégage, cette saloperie va sortir ! Avec moi les gars ! » cria le lieutenant de la Congrégation.
Les ordres étaient simples, mais si la foule se dispersait effectivement dans un brouhaha incommensurable, les trois quarts des gardes qui accompagnaient le lieutenant de la Congrégation avaient agit de la même manière. Devant la cage ouverte, dans laquelle le gros lézard continuait de siffler en avançant lentement, ils n’étaient plus que six, en comptant le chasseur, Claire et le magicien.
Rapidement, ce dernier leva la main en direction de la bête en criant des paroles de la manière la plus théâtrale possible, et des éclairs de différentes couleurs semblèrent sortir de ses mains. Ce n’était qu’une illusion qu’il avait apprise assez jeune, lui servant juste à impressionner les adolescentes qu’il croisait dans ses pérégrinations, mais la wyverne, comprenant ce qui se passait, s’écroula de tout son poids comme si elle avait été assommée.
Le lieutenant leva sa longue lance et s’apprêta à lui transpercer la tête, mais le magicien s’interposa.
- Cette créature est consciente et intelligente, si vous lui faites le moindre mal, c’est à moi que vous aurez affaire, et, croyez-moi, je vous enverrai dans un lieu que vous ne pouvez même pas imaginer. » murmura-t-il d’un ton qu’il voulait clairement menaçant.
Alors ce fut lui que la foule applaudit et acclama, restant tout de même à bonne distance, et ignorante de ce qui s’était réellement déroulé. Le mage se dit qu’il n’avait pas fait une mauvaise affaire dans l’histoire ; il avait sauvé la wyverne et le peuple l’acclamait à la place de la Congrégation. Comme avant. Il savait que ça ne durerait pas éternellement, mais s’il pouvait ralentir les choses…
- Maintenant, » fit Cyriaque à l’adresse du lieutenant qui était pâle comme un linge « je vais aller chercher à cet animal de quoi se nourrir. Pour le moment où il se réveillera. Et si vous faites le moindre geste pour tenter de m’en empêcher, c’est vous qui vous retrouverez avec elle, dans sa cage de fer et sans arme. A vous de choisir. »
Pour toute réponse, le garde de la Congrégation laissa tomber sa hallebarde, dépité.

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